Ecrivain aux confins du roman noir et de la science-fiction, volontiers iconoclaste, Maurice G. Dantec est mort samedi 25 juin à l’âge de 57 ans. A Montréal, où il résidait depuis 1998.

Source : Maurice G. Dantec, « écrivain rock’n’roll », est mort

Il est très difficile de se résoudre à rédiger la nécrologie d’un auteur au cheminement intellectuel aussi riche que complexe, qu’on pourrait résumer en un préfixe : méta. Métaphysique, métatextuel, métapolitique. Maurice G. Dantec était un grand de la littérature française contemporaine, lucide sur son compte, généreux avec ses lecteurs. Aux côtés de Roland C. Wagner, il a donné ses lettres de noblesse à un genre souvent méprisé sous nos latitudes : la science-fiction.

Écorché vif, l’homme l’était indubitablement. La pensée profonde de Maurice G. Dantec, pourtant si cohérente, se cachait derrière une esthétique baroque mêlant le post-punk et un catholicisme assumé. Vrai moderne en lutte contre la postmodernité, il n’avait rien d’un rebellocrate et tout d’un authentique dissident. N’hésitant jamais à affirmer haut et fort sa vérité, Maurice G. Dantec ne se réfugiait pas derrière les circonlocutions polies de ses contemporains. On pourrait, d’ailleurs, lui attribuer une citation d’un de ses maîtres, Léon Bloy : « J’ai l’air de parler à la foule pour l’amuser. En réalité, je parle à quelques âmes d’exception qui distinguent ma pensée et l’aperçoivent sous le voile. »

Le Théâtre des opérations, suite de journaux polémiques et métaphysiques, constitue un impressionnant examen critique de l’Occident contemporain. Auto-radio mentale – au sens propre comme au sens figuré – d’un esprit du temps farouchement original, exilé en une Amérique du Nord vécue comme un refuge, ce journal intime exprime crûment des interrogations, jusqu’alors confinées à des cercles privés, ou peu médiatisés.

D’aucuns lui reprocheront un atlantisme, parfois peut-être un peu naïf, mais comment nier la lucidité de ses analyses sur ce que pouvait préfigurer le conflit yougoslave, sur le retour de l’islam de combat dans le chaos du monde actuel ou sur la société des loisirs ? Il n’est qu’à relire ce qu’il écrivait dans son chef-d’œuvre, Les Racines du mal, pour saisir que, sous l’apparente provocation, perçait une sensibilité d’écrivain traumatisé par l’expérience concrète du mal en ce monde : « L’apparition des meurtriers en série est en effet inséparable de la naissance de la civilisation des “loisirs”. Et ce, pour une raison bien simple : il faut du temps pour tuer. Et surtout il ne faut rien avoir de mieux à faire. »

Littérateur de l’ère nucléaire, Maurice G. Dantec s’éteint avant le premier pas de l’homme sur Mars. Il croyait l’homme destiné à s’étendre à travers l’espace, nourri par les songes futuristes de Philip K. Dick, Isaac Asimov et du trop méconnu Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, créateur de L’Ève future. Nulle contradiction chez Dantec, qui assumait sa croyance en la science-fiction et Duns Scot ; Prométhée et Jésus ; Nietzsche et Deleuze ; Bowie et les chants grégoriens.

David Bowie, tant aimé de Dantec, est lui aussi décédé en cette année 2016. Une part du XXe siècle s’en est allée, annonçant avec elle un futur plus incertain que jamais. D’une station à une autre, nous en sommes les légataires. À tout le moins, nous devons leur témoigner notre profond respect pour avoir contribué au réveil intellectuel de toute une génération.

article en suivant sur france culture :

« La Sirène rouge » (1993), « Les Racines du mal » (1995), « Babylon babies » (1999) ou « Cosmos incorporated » (2005) furent quelques-uns des plus célèbres textes de l’écrivain Maurice G. Dantec, qui avait auparavant été musicien rock au tournant des années 1980.

Après ses débuts remarqués, l’écrivain a très vite fait parler de lui pour des prises de position réactionnaires (religion, Europe, peine de mort) et des rapports tendus avec ses éditeurs. En 2014, il lisait et présentait dans l’émission « les Bonnes feuilles » son dernier livre à ce jour, « Les Résidents » :

Écouter
Maurice G. Dantec dans « les Bonnes feuilles » en août 2014

« Je suis un écrivain rock’n’roll. Je pense que l’homme a commencé à communiquer par le chant et que Dieu a créé l’univers en branchant une Gibson sur un Marshall en mettant volume 11. »

« Je ne suis pas un écrivain de café pour fleuriste. Je ne fais pas de storyboard dont je remplis les cases à l’avance. C’est le roman qui dicte ses conditions. Je suis un vecteur, un médiateur, j’suis un translateur. C’est tout ce que je suis. Je suis là pour donner une voix à des gens – je dis bien à des personnes – qui demandent à exister. Qui demandent à avoir la parole, car avoir la parole aujourd’hui, c’est devenu un luxe. Il faut donc des gens qui portent la voix, et ben… c’est mon job. »

Ce lundi 27 juin, « Journal de la culture » spécial en hommage à Maurice G. Dantec où témoignages et extraits rappellent ses errances théologiques et géographiques, sa consommation immodérée de drogues, des accès de paranoïa :

Écouter
le Journal de la culture du 27 juin