Source : (101) Munich, 1938

Je ne suis jamais allé à Munich. Munchen, dirait-on si le français n’avait pas pour habitude hégémonique de traduire même les noms propres. Munich est une ville chargée d’histoire, elle aussi, sauf qu’elle reste dans l’histoire pour des évènements qui font froid dans le dos. Je n’y suis jamais allé mais elle m’inspire.
Pourtant superbement entourée de cette splendide Bavière aux montagnes féeriques, cette ville s’est démarquée à plusieurs reprises par des pages d’histoire plutôt glauques. C’est là, en 1919, qu’Hitler entend parler pour la première fois d’un concept fumeux de national-socialisme qui lui donnera plus tard les ailes de l’aigle germanique. C’est là aussi, en 1923, qu’il tente pour la première fois d’arracher le pouvoir, dans la pure tradition des dictateurs. C’est là, en 1972, que des terroristes palestiniens enlèvent, séquestrent et assassinent des athlètes israéliens, avant de se faire tuer dans un beau fiasco policier et politique. Dans une note légèrement plus réjouissante, c’est là aussi, en 1945, que l’armée allemande se rebelle enfin contre la fureur meurtrière des nazis et combattent les SS aux côtés des alliés ! Mieux vaut tard que jamais…
Mais ce ne sont pas ces évènements qui me travaillent le cerveau. La page d’histoire la plus laide de Munich se déroule en 1938. Cette page-là fera entrer Munich dans le dictionnaire des synonymes, équivalent de notions comme « lâcheté des démocraties occidentales » quand on est poli, « se chier dessus de trouille » quand on ne l’est pas.
Adolf Hitler prend le pouvoir en 1933 en Allemagne. Chef du Parti national-socialiste des travailleurs allemands depuis 1922, il a d’abord tenté un coup d’état, assez brutalement réprimé dans un des rares moments de vigueur de la République de Weimar, puis il décide tout simplement de gravir les échelons de la démocratie. Grâce un mélange subtil de démagogie, de terreur et de marketing, pour employer un mot moderne, il parvient à faire élire un nombre toujours croissant de politiciens nazis jusqu’à être en position de s’imposer naturellement comme Chancelier. Tel un loup dans la bergerie, il ne lui reste ensuite qu’à balayer les quelques dérisoires freins institutionnels pour s’emparer solidement du pouvoir. Chef de l’Etat en 1935, presque une formalité, il entreprend résolument son programme que chacun connaît aujourd’hui. Un pays transformé en une gigantesque caserne d’endoctrinement politique et d’entraînement militaire qui causera à terme 60 millions de morts, des destructions inimaginables en Europe, des combats d’une férocité rare d’un bout à l’autre de la terre et un équilibre international entièrement bouleversé. Ce qu’il a été nécessaire d’entreprendre pour vaincre les nazis a jeté les bases d’un ordre mondial dont on n’est toujours pas sorti. D’actions en conséquences et de causes à effet, nous sommes toujours en train, aujourd’hui et pour longtemps, de payer le prix imposé par Adolf Hitler. Petit aperçu très simplifié, sans Hitler, pas de puissance soviétique, donc pas de guerre froide, donc pas de financement des islamistes afghans, donc pas de 11 septembre, donc pas de guerre en Irak. C’est simpliste même, je sais, mais ce n’est pas faux.
Ce prix énorme imposé par Adolf Hitler a pourtant été fixé longtemps à l’avance. Au creux de la belle Bavière et des chants tyroliens arrosés à la bière, à Munich, en 1938, la France et la Grande-Bretagne acceptèrent les conditions imposées par Hitler pour le règlement de la crise des Sudètes et se réjouirent de « la paix pour notre temps » ainsi durement gagnée. Seul Winston Churchill eu le cran de prévoir tout haut l’horreur que cette paix allait déchaîner sur le monde.
La crise des Sudètes, pour ceux qui souhaitent un rappel des faits, fut une mayonnaise très bien montée par Hitler et son équipe pour tester les ressources diplomatiques, la volonté et l’intégrité des principes de la France et de la Grande-Bretagne. Prétextant des exactions commises par les autorités et la population tchécoslovaque contre une minorité d’origine germanique et germanophone de l’ouest de la Tchécoslovaquie, Hitler menaça ce pays d’une guerre s’il n’acceptait pas le rattachement à l’Allemagne des régions occupées par cette minorité, les Sudètes. Cette réclamation amputait la toute nouvelle Tchécoslovaquie de près d’un cinquième de son territoire et ne pouvait pas laisser indifférents français et britanniques qui avaient conclu avec ce pays des accords de défense.
Mais, effrayés par la perspective d’une guerre avec l’Allemagne, vingt ans après celle qui les avaient si profondément meurtris, français et britanniques abandonnèrent purement et simplement la Tchécoslovaquie aux mains d’Hitler, pour préserver la paix. Cette paix était le répit dont avait encore besoin le Führer pour terminer la préparation de ses forces armées, de son économie de guerre et de ses doctrines tactiques qui étaient à l’essai dans le splendide laboratoire de la Guerre d’Espagne. Conclue de cette manière, elle lui donnait également tous les renseignements nécessaires sur le ressort moral de ses futurs adversaires. Dernier point et non des moindres, elle lui laissait l’initiative. Il avait donc tout le temps de se préparer à une guerre contre des adversaires moralement faibles qu’il attaquerait quand il le déciderait. A la fin de l’année suivante, il était prêt.
Munich devrait être un spectre hantant les nuits des dirigeants des nations occidentales. Ce n’est pas faute pourtant de leur rappeler. Beaucoup d’observateurs invoquent la mémoire de Munich dès qu’ils sentent chez les grands de ce monde une hésitation ou un semblant d’abandon devant des revendications trop aberrantes, cachant certainement un cheval de Troie beaucoup plus inquiétant. Ce n’est pas faute de le leur rappeler. Peut-être un peu trop même. Sans doute abreuvés de la peur d’un nouveau Munich, nos chefs se rassurent eux-mêmes, se disant, en y croyant très certainement qu’ils ne commettront pas pareille erreur de jugement, d’analyse et de réaction.
Mais c’est très exactement le deuxième enseignement que l’on peut tirer de Munich. Très peu, parmi les observateurs de l’époque, eurent la clairvoyance de comprendre le drame qui venait de se nouer et la majorité de ceux qui l’avaient eu n’eurent pas le courage d’affronter l’opinion publique, rassurée par les mots doux et le ton affable de Neville Chamberlain qui annonça « la paix pour notre temps ». Un colonel français, Charles de Gaulle, comprit. Un député conservateur britannique, Winston Churchill comprit lui aussi et le dit, avec des mots sombres et inquiétants, mais dans l’incompréhension générale. Mais le reste se persuada que le danger était passé, que la crise était réglée, que la paix était pour leur temps.
Un autre Munich, un Munich moderne qui entraînerait le monde dans une autre guerre terrible et des affrontements atroces ne proviendrait pas seulement d’une lâcheté commise, mais bien d’une série de lâchetés, de petites lâchetés apparemment inoffensives, commises en toute bonne foi, avec l’absolue conviction partagée par tous ou presque que l’on agit dans le sens de la paix, de la sécurité et du bonheur pour l’humanité.
Hélas, le courage de s’opposer frontalement à quelqu’un ou à quelque chose de dangereux est malheureusement antinomique de l’inhérente lâcheté de l’homme politique en démocratie. L’homme politique fait sa carrière en cherchant à plaire au plus grand nombre, à gommer les désaccords, surtout radicaux, avec ceux qui sont potentiellement des électeurs. Les grands sourires diplomates et hypocrites masquent et condamnent au silence les convictions, les certitudes, les prises de position audacieuses, la volonté, bref la base même du courage. Comment demander à un tel homme de s’opposer clairement à un autre leader ? Comment lui demander de prendre des décisions fermes, difficiles voire terribles et qui peuvent engager la vie de ceux qui l’ont élu ? Comment fera t’il face à l’agressivité, lui qui a passé sa vie à charmer et séduire l’agressivité, et comment se tiendra t’il à ses décisions et à la parfois atroce volonté de vaincre quand ses électeurs lui crient d’arrêter ? On touche là le fond réel du problème et le problème touche lui le fond de la démocratie.
La démocratie, en essence et idéalement, donne au peuple le pouvoir de désigner ses chefs et de les contrôler, par la représentation parlementaire et le processus électoral. Il est important tout de même de remettre la démocratie dans son contexte historique. La démocratie a petit à petit conquis les nations européennes pour contrer l’absolutisme des rois, princes et autres empereurs tyrans qui soumettaient leurs peuples et le sort de leurs nations à leurs petits délires très personnels. C’est contre ces gens-là que les peuples européens ont fait ce que l’on peut appeler la prise de conscience démocratique, qui, de loin en loin, a instauré un modèle de société humaniste ou le peuple dans son ensemble est le principal acteur du pays. Prenant en main lui-même la conduite du pays, le peuple substitue ses décisions et ses choix aux petits caprices des lignées nobiliaires. La nation confie alors le pouvoir à des hommes et femmes issus du peuple chargés de le diriger. Le peuple ne craint plus les tyrans puisqu’ils ont élus leurs chefs en les choisissant soigneusement, en sélectionnant ceux qui pourront conduire le pays jusque dans les heures les plus sombres, en plein accord avec eux et avec leurs décisions, si dures soient-elles. Le chef du gouvernement, président ou premier ministre, selon qu’on le nomme, est alors investi non pas tellement d’un mandat électoral, mais bien de la force et du courage de tout un peuple qui est lui-même conscient de tous les enjeux auxquels il l’a préposé.
Si la prise de conscience démocratique est l’une des plus belles choses qui peut arriver à une nation, la perte de conscience démocratique est l’une des pires. Rien n’est pire dans la vie d’une nation que lorsque le peuple abandonne peu à peu le pouvoir et la conduite du pays. Sombrant dans le nombrilisme, estimant qu’il doit d’abord s’occuper de ses petits délires individualistes, le peuple recommence à laisser le pouvoir et la conduite du pays à une caste, voire une clique, de politiciens professionnels qui prennent tous les atours des anciennes classes nobles, sans en avoir les titres. Les élus, loin d’être les courageux dirigeants choisis pour la fermeté de leur caractère, pour leur représentativité du peuple ou pour la force de leurs convictions au service de la nation au détriment d’eux-mêmes, ne sont que des loques hypocrites et veules qui flattent les plus mauvais traits de caractère de leurs électeurs. De la démocratie, on glisse vers la « démago-cratie » où les élus diront au peuple pantouflard tous les mensonges et veuleries nécessaires pour garder le pouvoir. Un peuple lâche et laxiste, succombant aux sirènes de la bêtise, de la paresse intellectuelle et de la facilité, place à sa tête des gens qui, au fond, lui ressemblent. C’est là le drame. Les chefs ressemblent à leur peuple et le peuple ressemble à ses chefs.
La conclusion s’impose d’elle-même. Munich, aussi dur que ce soit de le dire ou de l’entendre, n’est pas le fruit de l’abandon ponctuel de lâches hommes politiques isolés. C’est bien malheureusement l’image pitoyable d’un peuple qui a abandonné. Le drame qui s’en est suivi deux ans plus tard est en l’illustration. Une guerre déclarée à contrecœur, un plan d’opérations totalement défensif au mieux, timoré au pire, des armes dépassées, des soldats peu entraînés, des doctrines stratégiques obsolètes, des généraux inexistants, une population effrayée et des dirigeants submergés. Aucun ressort et très peu de ressources morales à opposer à la rage nazie. Le 25 juin 1940, après deux mois de combats acharnés, le drapeau français touchait terre. 100 000 soldats français sont morts pour l’empêcher de tomber et des aviateurs se sont jetés sur leurs adversaires pour qu’il continue de flotter au vent. Rien n’y a fait. Serrer la main d’Hitler était l’odieux prix de l’abandon.
Presque 80 ans après Munich, je crains que nous ayons à nouveau abandonné. Quel sera le prix à payer ?