sur le terrorisme islamique et les moyens de le combattre

« Dissuader ceux qui sont déjà morts « ??

c’est un remarquable article de Laurent Muriawiec qui nous a quittés en 2009  et qui nous a accompagnés  pendant des années alors que déjà nous combattions comme nous le faisons encore aujourd’hui, avec beaucoup moins de moyens et dans une indifférence qui n’existe plus (D.ieu merci!!) – nous y avons participé , nous tous qui nous retrouvons  à présent  dans ce qu’on appelle « la reinfosphere » ! –  (Cora de Paillette)

Article brillant, musclé et audacieux, comme souvent chez cet auteur. On apprend beaucoup de ce texte qui semble être celui d’une causerie. A lire absolument et à diffuser largement. (Menahem Macina)

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Dissuader ceux qui sont déjà morts ?

Par Laurent Murawiec, Radical Islam: Challenge and Response

BESA Center for Strategic Studies Bar -Ilan University, 25 mai 2006. Original en anglais : « Deterring those who are already dead? » (.pdf). Traduction française : Menahem Macina.

La dissuasion est effective lorsque quelqu’un est authentiquement capable de menacer le centre de gravité de son ennemi : la menace d’infliger des pertes inacceptables, que ce soit dans une rixe de bar ou dans une escalade nucléaire. La logique qui préside à la dissuasion est : est-ce que cela en vaut la peine ? Le rapport coût-bénéfice de l’initiative envisagée est-il tellement négatif qu’il réduirait à néant le capital investi ? La dissuasion est effective lorsque le prix à payer par la partie sur laquelle elle s’exerce excède énormément les bénéfices escomptés. Mais la dissuasion n’atteint son but que si l’ennemi est capable ou disposé à entrer dans la même logique. Si les règles du jeu de l’ennemi sont différentes et qu’il raisonne selon d’autres règles, il ne se laissera pas dissuader. Les Philistins ne pouvaient rien faire pour dissuader Samson. Si le calcul est : je donne ma vie terrestre sans valeur en échange du triomphe d’Allah sur la terre et d’une éternité de béatitude. Si l’ennemi veut mourir, s’il désire l’apocalypse, rien ne pourra l’en détourner.

 

Quand Mahmoud Ahmadinejad était maire de Téhéran, il a proposé avec insistance que les routes principales de Téhéran soient élargies pour que – expliquait-il – le jour de sa réapparition, l’Imam caché, Mohammed ibn Hassan, dont la grande « occultation » a eu lieu en 941 de notre ère puisse fouler des avenues spacieuses [1]. Plus récemment, il déclara au ministre indien des Affaires étrangères : « dans deux ans, tout sera réglé », sur quoi le dignitaire invité se méprit en croyant que l’Iran prévoyait de posséder des armes nucléaires dans un délai de deux ans. Il fut stupéfait d’apprendre plus tard qu’Ahmadinejad avait voulu dire que le Mahdi [2] apparaîtrait dans deux ans, ce qui ferait disparaître tous les problèmes du monde.

 

A vrai dire, cette attitude n’est pas nouvelle, et elle ne doit pas nous surprendre : les idées religieuses et leurs cousines éloignées, les représentations idéologiques, ne déterminent pas seulement les croyances de ceux qui y croient,  mais leurs actions. La vérité est comme envahie par la foi, et la foi, à son tour, façonne la réalité du croyant. La différence entre le religieux et l’idéologie religieuse est la suivante : le croyant religieux admet que la réalité est un donné, alors que le fanatique risque tout sur une pseudo-réalité de ce qui devrait être. Le croyant religieux admet la réalité et s’emploie à l’améliorer, tandis que le fanatique la rejette, refuse tout compromis avec elle et essaie de la détruire pour y substituer sa perception visionnaire.

 

Pat Moyniham fit un jour cette remarquable réponse à un opposant :

« Vous avez le droit à vos opinions, mais pas à vos réalités ».

Ahmadinejad vit davantage dans ses croyances que sur notre terre commune. Nous avons la même planète en partage, mais pas les mêmes réalités. Le partage prend la forme de bombes et de balles.

 

Ahmadinejad veut hâter la réapparition de l’Imam Caché, dont la venue, selon l’apocalyptique islamique traditionnelle, et spécialement chi’ite, sera le Signe que l’Heure est venue, que la Fin des Temps est proche. La politique d’Ahmadinejad ne peut être appelée « radicale », par opposition à « modérée ». Sa politique est apocalyptique et eschatologique. Sa perspective n’est pas terrestre mais vise l’au-delà. Le célèbre Ayatollah Khomeiny disait :

 

« Nous n’avons pas fait une révolution pour faire baisser le prix du melon ».

 

Le rôle du Mahdi, lors de sa réapparition, sera de prendre la tête de la grande guerre finale qui aboutira à l’extermination des Incroyants, à la fin de l’Incroyance et à la complète domination de la loi de Dieu sur toute l’humanité. La ‘Oumma [communauté musulmane] s’étendra jusqu’à absorber l’ensemble du monde.

 

La politique mise en ¦uvre par la nébuleuse au pouvoir à Téhéran – Ahmadinejad, les Pasdaran, les Basidji [3], le ministère du Renseignement, le Guide Suprême Khamenei – est apocalyptique et millénariste, mais aussi autiste [4]: rien de ce qui, dans le monde, contrevient à leur sens perverti de ce qui est ou devrait être, n’a droit de cité ; inversement, tout ce qui, dans le monde, contredit leurs représentations doit être éradiqué : seules leurs représentations ont le droit d’exister. Dans leur révolte contre l’Ordre du monde, ils sont déterminés à imposer à ce monde un Ordre qui est incompatible avec la plupart des institutions et des gens. Ils sont prêts à détruire un monde qui refuse leur da’wa [5] et s’accroche, de manière opiniâtre, à ses conceptions, pour faire prévaloir leurs vues extravagantes.

 

Le djihad contemporain n’est pas une question de politique (en matière d' »occupation », d' »injustices », de colonialisme, de néocolonialisme, d’impérialisme et de sionisme.), mais une question de foi gnostique [6]. Par conséquent, les tentatives de traiter le problème sous l’angle politique ne permettent même pas de percevoir sa nature. L’aspirine, comme la pénicilline, sont une bonne chose, mais elles sont de peu d’utilité pour combattre les maladies de l’esprit. J’insiste sur le fait que je ne dis pas ici que djihadistes sont « cinglés ». Je dis qu’ils sont atteints d’une maladie de l’esprit., et cette maladie est la religion politique du Gnosticisme moderne dans sa version islamique.

 

Faisons un retour en arrière, si vous le voulez bien, sur ce qui s’est passé le 28 septembre 1971, au Caire.

Le Premier ministre de Jordanie, Wasfi al Tell, qui était menacé de représailles par le mouvement palestinien, pour ce qu’on a appelé Septembre Noir, en 1970 [7], entre dans le salon de l’Hôtel Sheraton.

 

« Cinq balles, tirées à bout portant, [l’]atteignirentŠ Il titubaŠ tomba, touché à mort, parmi les éclats de verre sur le sol de marbre. Tandis qu’il agonisait, l’un des tueurs se pencha sur lui et lapa le sang qui coulait de ses blessures » [8].

 

La multiplication d’incidents similaires nous indique qu’il ne s’agit pas de ‘dommages collatéraux’, ni d’événements fortuits. Ils n’appartiennent pas à la sphère de la politique traditionnelle, ils ressortissent plutôt à un ‘ailleurs’ de la géopolitique.

 

Les soldats tuent. Les terroristes tuent. Le djihad modern lape le sang. La sacralisation du sang, la profonde admiration pour la sauvagerie, le culte de l’assassinat, l’adoration de la mort, sont inséparables du djihad arabo-musulman contemporain. Assassiner de manière horrible, infliger des souffrances avec joie et de manière sanglante, sont des comportements célébrés et présentés comme des modèles à imiter et des actes exemplaires qui plaisent à Allah.

Ce ne sont pas là de purs échos d’une attitude archaïque à l’égard de la mort. J’ai rassemblé, comme peut le faire tout un chacun, des dizaines d’exemples de sacrifices humains infligés par des djihadistes islamistes de tout acabit. Cette pornographie du crime est infinie. Elle va du meurtre gratuit de Léon Klinghoffer [9], jusqu’aux instructions de Mohammed Atta [10]

 

– « Votre couteau doit être bien aiguisé et vous ne devez pas causer de la souffrance à votre animal durant le massacre ».

 

Elle passe aussi par le cimetière du Behesht Zahra, le « Paradis des Fleurs », près de Téhéran, avec sa Fontaine de Sang. Ou encore par ce rapport sur le meurtre d’un intellectuel algérien, le

 

« Dr Hammed Boukhobza, qui fut tué par un groupe de terroristes islamistes dans la ville de Telelly [Š] « .

« On ne se contenta pas de le tuer dans son appartement, mais sa femme et ses enfants, qui voulaient fuir, furent contraints de voir comment on le coupait littéralement en morceaux et lui arrachait lentement les entrailles, alors qu’il respirait encore. Manifestement, les terroristes aimaient voir cette souffrance et voulaient que la famille du supplicié partagent leur plaisir. » [11].

 

L’accumulation de tels actes montre qu’ils ne constituent pas un épiphénomène mais sont au c¦ur du dessein du djihadiste. Ils sont diffusés 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sur des chaînes, telle Al Jezira et beaucoup d’autres.

On les regarde et les célèbre avec avidité, on organise des projections privées et familiales. Pensons aux photos et aux vidéos d’assassinats, Daniel Pearl, Paul Johnson [12], meurtres en direct destinés à être vus par le public. Une photo, prise le 12 octobre 2000, en est peut-être le pire symbole : un jeune homme montre ses mains dégoulinantes de sang de deux soldats israéliens assassinés  à une foule palestinienne jubilante.

Il y a une demande publique correspondant à l’offre : des films de meurtres gore sont utilisés comme des repères identitaires. Ils témoignent du triomphe d’une théologie de la mort, une « production de mort », comme avaient coutume de dire les idéologues baathistes (la prétendue distinction entre les nationalistes arabes ou panarabes apparemment ‘laïques’, et les structures religieuses, est vide de sens quand il s’agit de vie ou de mort, comme c’est le cas), et une ‘industrie de mort’, comme un ouléma saoudien en vue l’appelait fièrement.

 

Il faut entendre le thème chanté d’un chant funèbre hypnotique des Frères Musulmans :

 

Allah ghayatuna/Al Rasul zaimuna/Al Quran dusturuna/Al Jihad sabiluna/Al mawt fi sabil Allah asma amanina/Allah akbar [13].

 

Ces mots doivent être pris au sérieux, voire littéralement, comme les événements l’ont montré. Hassan al Banna a, à maintes reprises, loué l' »art de la mort » de sa Confrérie (fann al-mawt). C’est un amour de la mort, une pathologie du martyre, ou un nihilisme : lorsque une société tout entière s’oriente dans cette direction, cette société est en train de devenir suicidaire. Une société qui entraîne ses jeunes vers le meurtre et la recherche de la mort fait des choix qui mènent à son extinction. « Nous aimons la mort plus que vous aimez la vie ».

 

Si vous dépréciez et méprisez la vie et qu’à l’inverse, vous concentrez tous vos désirs sur la mort, le passage dévotement désiré vers la vie glorieuse de l’au-delà par la voie de la shahada [martyre], ‘troquer’ (comme dit le Coran) sa vie terrestre pour celle de l’au-delà, est beaucoup plus facile, et prendre la vie des autres est une procuration, c’est une obligation, un sacrifice. Le meurtre par suicide tel qu’il est abondamment pratiqué contre Israël, l’Inde et, plus récemment, les Etats-Unis, est causé par cette pathologie collective de l’esprit, l’idéologie religieuse gnostique. Il y a des causes secondaires, combinées, mais elles ne sont que cela, des auxiliaires de l’idéologie.

 

Les croyants – ici, les djihadistes, sont les Elus : eux et eux seuls, connaissent le dessein de Dieu sur le monde ; ils ont été choisis par Lui pour mener et gagner la Bataille la bataille finale et cosmique entre Dieu et Satan, et faire advenir la perfection sur la terre, en l’occurrence, l’extension de la loi et du règne de Dieu, le dar al islam, pour l’humanité tout entière. Qui que ce soit d’autre a tort et est mauvais, jahili, c’est un ennemi que l’on peut et que l’on doit tuer à son gré.

 

La réalité, c’est-à-dire la Création, est irrémédiablement pervertie. Les Parfaits son « une élite de surhommes immoraux » (Norman Cohn), qui savent ce que le réalité doit ‘réellement’ être. Ils ont entrepris de transformer le monde pour qu’il soit conforme à la ‘seconde réalité’ qu’eux seuls connaissent, grâce à leur connaissance exceptionnelle, la gnose. Pour parvenir de A à B, du monde mauvais d’aujourd’hui au monde parfait de demain, des torrents de sang doivent être versés dans un combat exterminateur, le sang de tous ceux dont les actes ou dont l’existence même entrave l’accomplissement de la mission du Mahdi.

Grâce à leur condition extraordinaire, les Parfaits sont au-dessus de toutes les lois et règles. Tout ce qu’ils font est voulu et ratifié par Dieu. Leur intention est garante de leurs actes. Eux seuls sont capables de décider de la vie et de la mort. Le pouvoir que cette idéologie confère à ses partisans est exaltant. Ils aiment la mort plus que nous aimons la vie.

 

Durant cinq cents ans, de 1100 à 1600, l’Europe a été ruinée par des insurrections gnostiques, des Flandres à l’Italie du Nord, de la Bohème à la France : pastoureaux taborites, flagellants, esprits libres, anabaptistes, etc. Le schéma de croyance, décrit ci-dessus était le leur. Ils recrutèrent des centaines de milliers de gens, menacèrent des royaumes et renversèrent des duchés, ils massacrèrent des Juifs, des prêtres et des gens riches, ils créèrent leurs propres ‘républiques’ grotesques, sanguinaires et totalitaires.

 

« Bientôt nous boirons du sang au lieu de vin », affirmaient les chefs de la principale rébellion,

 

« ceux qui n’acceptent pas le baptêmeŠ doivent être tués, puis ils seront baptisés dans leur sang ».

 

Et un autre :

 

« Maudit soit l’homme qui retient son épée de verser le sang des ennemis du Christ. Tout croyant doit laver ses mains dans ce sangŠ tout prêtre dit légalement pourchasser, blesser et tuer les pécheurs ».

 

Et `

 

« les JustesŠ ne se réjouiront pas en voyant la vengeance et en se lavant les mains avec le sang des pécheurs ».

 

Ecoutons Thomas Müntzer :

 

« maudits soient les incroyantsŠ ne les laissez pas vivre plus longtemps, les malfaisants qui se détournent de Dieu. Car un impie n’a pas le droit de vivre s’il gêne le pieux. L’épée est nécessaire pour les exterminerŠ s’ils résistent, qu’ils soient massacrés sans merciŠ les impies n’ont pas le droit de vivre, sauf si les Elus choisissent de le lui permettreŠ Maintenant, attaquez-lesŠ il est tempsŠ Ces vauriens sont aussi désespérés que des chiensŠ Ne prêtez pas attention aux lamentations des impies ! Ils vous implorerontŠ ne vous laissez pas apitoyerŠ Attaquez-les ! Attaquez-les ! Tant que le fer est chaud, ne laissez pas votre épée se refroidir ! Ne la laissez pas boiter ! »

 

En règle générale, on entend les mêmes harangues de la bouche des islamistes radicaux. « Mourez avant de mourir », dit Ali Shariati, le fidèle shiite.

 

« Celui qui saisit un fusil, un couteau de cuisine, ou même un caillou comme arme pour tuer les ennemis de la foi a sa place assurée dans les cieux. Un Etat islamique est la somme totale de fidèles individuels de cette sorte. Un Etat islamique est en état de guerre jusqu’à ce que le monde entier voie et accepte la lumière de la Vraie Foi »,

 

dit l’Ayatollah Fazlallah Mahalati, organisateur des pelotons iraniens d’assassinat.

 

« Permettre aux infidèles de rester en vie signifie leur permettre de causer davantage de corruption. Les tuer est une opération chirurgicale ordonnée par AllahŠ la guerre est une bénédiction pour le monde et pour toute nation. C’est Allah lui-même qui ordonne aux hommes de faire la guerre et de tuerŠ C’est la guerre qui purifie la terre »,

 

a dit Ruhollah Khomeiny. Et l’article 15 de la charte du Hamas illustre cela :

 

« Je veux réellement aller à la guerre pour Allah ! J’attaquerai et je tuerai ! J’attaquerai et je tuerai ! J’attaquerai et je tuerai ! »

 

Comme je l’ai dit, un soldat tue, un djihadiste aime tuer. Et quelle fut la lugubre arithmétique prônée par certains djihadistes que puisque les Américains ont, soi-disant, tué beaucoup de musulmans, les musulmans étaient « en droit » de tuer 4 millions d’Américains, enfants inclus ? La Torah narre la fin des sacrifices humains : elle déclare avec force que la Loi de Dieu est : TU NE TUERAS PAS, ce qui fut adopté par les chrétiens. Le djihad d’aujourd’hui est une énorme régression aux temps pré-abrahamiques, à Moloch et à Baal.

 

A l’époque moderne, en Occident, comme l’ont montré Eric Voegelin et Norman Cohn, l’idéologie s’est transformée et a pris des formes laïques – nazie et bolchevique, en particulier. L’islam était lourdement chargé de contenus gnostiques, et avait été formé par une matrice tribale, favorisant, par nature, des tendances manichéennes (« eux » par rapport à « nous »). Le saut de la religion seule à l’idéologie religieuse était facile. Il fut accompli, au XIXe siècle, par Jamal al-Din a -Afghani. Marchèrent à sa suite : Abu Ala Mawdoodi, Hassan al- Banna, Sayyid Qutb, Ali Shariati, Ruhollah Khomeiny, Osama bin Laden. Le Hamas, le Hezbollah, le Deobandi de l’Asie du Sud [14], la Jamaah Islamiyya indonésienne, les Taliban, les Wahhabites, partagent cette conception.

 

Sachant cela, pourquoi ne décourageons-nous pas les modernes gnostiques, les djihadistes ?

 

D’abord, nous ne le faisons pas. Ceux qui sont déjà morts, qui se considèrent comme morts au monde et vivants pour le monde à venir, ceux qui veulent mourir, ne peuvent généralement pas être découragés.

La foi a été décrite comme une croyance aux choses invisibles. Le gnosticisme est une croyance en une réalité imaginaire qui est considérée comme plus réelle que la réalité commune : les gnostiques ne croient pas à ce qu’ils voient, ils voient ce qu’ils croient. On ne peut décourager cela. Imaginez qu’Oussama bin Laden soit devant vous : comment allez-vous le dissuader ? Et Zawahiri, ou Zarqawi ? Dissuasion. N’y pensez même pas. La dissuasion aurait pu marcher avant que le djihad contemporain ait atteint sa masse critique, peut-être aux alentours du milieu des années 1990.

 

Si notre ennemi n’était un simple ‘terrorisme’, nous pourrions l’empêcher de nuire, chèrement, sans aucun doute : en détruisant le lien entre Saoudites et Wahhabites et leur mainmise sur le pouvoir, en balayant la force des ayatollahs iraniens, et en exerçant une forte pression sur la nocive communauté du renseignement militaire pakistanais – en fin de compte, les parties centrales du terrorisme musulman.

L’effondrement de cette structure de terreur aurait entraîné celui du terrorisme. Mais le terrorisme lui-même n’est rien d’autre que le principal instrument du djihad : le principe directeur est le djihad, pas le terrorisme.

L’objectif des djihadistes (selon la terminologie de Clausewitz, le Zweck [15]), selon les mots mêmes du Coran, est de jeter la terreur dans le c¦ur des incroyants, c’est un objectif quasi militaire : une fois terrorisés, les Incrédules, les schismatiques et les polythéistes se convertiront, se soumettront [16] ou mourront.

L’objectif stratégique (Ziel [17]) du djihad est la mainmise gnostique sur le monde. Dans une certaine mesure, nous serions capables d’affaiblir, d’entraver ou de retarder le Zweck. Mais le Ziel est inconditionnel et ne peut être modifié. Pouvons-nous empêcher le djihad de nuire en lui arrachant ses crocs terroristes ?

 

Quelques contournements sont efficaces.

La manière dont l’armée israélienne et les forces de sécurité ont impitoyablement épuisé la force du terrorisme islamique, principalement par le rythme élevé de l’usure de son cadre de commandement, est exemplaire et devrait faire l’objet d’étude et d’imitation ailleurs, dans des conditions différentes.

 

Le djihad contemporain, comme son émanation, le terrorisme, est une chaîne intégrale : tant qu’il est islamiquement fascinant d’être un membre du clergé qui promulgue des fatwas appelant au meurtre de civils israéliens ou de GIs américain, le clerc continuera. Une fois mort, il cessera son activité. Il en sera de même du président d’une association de bienfaisance qui transfère de l’argent au djihad. Même chose pour l’officier de haut rang du renseignement qui entraîne ou infiltre des terroristes, pour le prédicateur qui provoque, pour le professeur de madrasa ou d’université, qui fait du lavage de cerveaux, pour le prince qui ment par peur, et pour l’ayatollah qui envoie des équipes de tueurs, etc.

Telle est la dissuasion que lançaient ceux dont on ne parle plus, pour encourager les autres, comme on dit en français.

 

Le djihad est l’idéologie influente  d’un certain nombre d’Etats ; des Etats peuvent être contraints et frappés. Cette approche est une variante de la notion de décapitation, ou de la formulation de ciblage nodal créée par le théoricien de la force aérienne militaire. Ce n’est pas tant le hardware des djihadistes qu’il faut frapper que leur software, mais pas par une frappe légère [17].

 

Qu’a fait l’Europe  pour écraser les insurgés gnostiques au début et à la fin de l’époque médiévale ? Churchill a dit un jour :

 

« Si Hitler envahissait l’enfer, je ferais au moins une référence favorable au démon à la Chambre des Communes ».

 

De manière analogue, j’aurai un mot aimable pour l’Inquisition (pas pour l’espagnole, toutefois), qui a fait du bon travail en nettoyant ce gâchis. On les a pourchassés et tués.

Thomas Müntzer fut vaincu, capturé et décapité en 1525. Le roi des Anabaptistes de Münster, John von Leyden et son entourage furent exécutés en 1535. A titre d’avertissement épouvantable, leurs corps furent suspendus dans des cages de fer du haut de la tour de l’église Saint Lambert, dans cette ville. Ceux qui survécurent se cachèrent dans l’attente de jours meilleurs.

Ce qu’ils avaient découvert, c’est que leur révolte était sans espoir, qu’elle était inutile et que de lever trop haut la tête était le plus sûr moyen de la perdre. Leur volonté avait été brisée. Le trauma qu’ils avaient subi pour l’avoir fait  était suffisant.

 

 

Un martyr aura des imitateurs, dix martyrs déclencheront admiration et émulation. Un millier de martyrs morts à l’insu de tous meurent en vain. Si Ahmadinejad et d’autres meurent en vain et inutilement, ils ne mourront pas en martyrs, mais en rustres.

Leur mort est la seule chose qui compte pour le gnostique et pour le djihadiste : si l’on enlève cela, il ne reste rien. Cela ne veut pas dire, comme les jurés du procès de Moussaoui semblent avoir été amenés à penser, qu' »on ne peut pas faire de lui un martyr puisque c’est ce qu’il veut ».

 

Il faut faire en sorte que sa mort soit solitaire, inutile et méconnue.

 

Les morts banales, sans romantisme, triviales, font voler en éclats la gloire de la mort du djihadiste. C’est George Patton qui a dit :

 

« Aucun salaud n’a jamais gagné une guerre en mourant pour son pays. Il l’a gagnée en faisant mourir pour son pays un autre pauvre et stupide salaud ».

 

La recette n’est ni belle ni facile.

 

Les gnostiques européens vaincus sont entrés dans la clandestinité, leur seul espoir reposait sur la transmission clandestine de leurs croyances, spécialement à leurs enfants. La société ne peut éliminer les croyances gnostiques, mais elle peut rendre la souche inactive au lieu de virulente. Le djihad est inséparable de l’islam et découle de ses principes les plus fondamentaux. La  rupture de ce lien ne se produira pas de sitôt. Mais, tout au long de l’histoire, quand les conquérants islamiques se sont heurtés à des adversaires de force égale à la leur, ils se sont arrêtés. Quand ils ont subi une défaite écrasante, ils ont battu en retraite, et ont trouvé l’ouléma ou le faqih [18] pour la justifier, comme les ‘prophètes’ qui annonçaient l' »enlèvement » [de l’Eglise] pour hier à 8h 09, et l’ont remis à l’année prochaine [19]. Mais souvenons-nous que la plupart des fidèles ne sont pas rebutés par l’échec ridicule des prophéties de leur prophète, précisément parce qu’ils vivent dans la ‘seconde réalité’.

 

Après l’extermination de leurs dirigeants, les insurgés européens du Moyen-Âge se débandèrent et se dispersèrent.

Soumettre à un rythme élevé d’attrition et à un ciblage nodal le dispositif djihadiste dans le monde (par là, je tiens à le souligner, je ne veux pas dire les ‘terroristes’ seulement, ou même en premier lieu) me semble être un moderne équivalent de ce qui se passa jadis. Si je puis rendre hommage à la chaîne de commandement qui a orchestré son élimination, le cheikh Yassin n’avait pas pour habitude de manier des armes à feu – il maniait la mort. C’est ceux qui déploient les morts-vivants qui doivent être les cibles prioritaires.

 

 

Laurent Murawiec

Senior Fellow, Hudson Institute, Washington, D.C.

 

Notes du traducteur

 

[1] Nous avons ici un parallèle – qui est loin d’être le seul, tant est grand le syncrétisme religieux et doctrinal du chi’isme – avec le célèbre verset du Livre d’Isaïe (Is 40, 3) :  » Une voix crie :

 

« Dans le désert, frayez le chemin de Yahvé; dans la steppe, aplanissez une route pour notre Dieu » ».

 

[2] « La nature exacte du Mahdi n’est pas claire, mais selon la tradition sunnite, on peut faire ressortir quelques constantes. Le Mahdi apparaîtra durant les derniers jours de l’existence du monde. Sa venue précèdera la seconde venue de Jésus sur terre qui est le Messie » (Extrait de l’article « Mahdi », de Wikipedia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mahdi L’allusion à Jésus corrobore ce qui a été dit dans la note précédente à propos du syncrétisme shiite.

 

[3] Selon M. Kuntzel, les Basiji, sont « un mouvement de masse créé par Khomeiny, en 1979, et devenu paramilitaire après le début de la guerre pour renforcer l’armée assiégée ». Voir, sur notre site, son article intitulé « Un enfant de la révolution prend le commandement: les démons d’Ahmadinejad ». http://www.upjf.org/detail.do?noArticle=11188&noCat=145

 

[4] Comme beaucoup d’auteurs, Murawiec utilise l' »autisme » comme une métaphore pour caractériser l’état mental de quiconque est enfermé dans son monde intérieur au point de perdre le contact avec la réalité.

 

[5] « La da`wa (appel) désigne la technique de propagande religieuse utilisée par différentes sectes musulmanes pour étendre leur aire de diffusion. Cette technique consiste à envoyer des missionnaires ou propagandistes (dâ`i) dans la population. Ces missionnaires demandent aux nouveaux adeptes un serment d’allégeance, il collectent les impôts et l’aumône au nom de la secte. Ils essaient ainsi de subvertir le pouvoir en place. » (Wikipedia, article « Dawa »). http://fr.wikipedia.org/wiki/Dawa

 

[6] De nos jours, on utilise ce terme pour caractériser toutes les mystiques de salut, avec une connotation péjorative, surtout en raison du caractère sectaire qu’elles affectent. Pour en savoir plus sur l’histoire de la gnose, se reporter à l’article « Gnosticisme », de Wikipedia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Gnose

 

[7] Il s’agit du massacre de dizaine de milliers de Palestiniens par l’armée jordanienne, pour faire échouer la tentative de renversement de la monarchie hachémite, organisée par Yasser Arafat, en 1970. Voir l’article « Septembre Noir » de Wikipedia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Septembre_noir

 

[8] L’auteur n’indique pas la référence de cette citation.

 

[9] Passager juif américain en fauteuil roulant, auquel son infirmité n’épargna pas d’être tué et jeté à la mer, lors de l’attaque du navire de croisière Achille Lauro, le 7 Octobre 1985, par un commando du Front de Libération de la Palestine.

 

[10] Chef du commando qui précipita deux avions sur les tours du World Trade Center, à Manhattan, en septembre 2001.

 

[11] Comme plus haut, l’auteur n’indique pas la référence de cette citation.

 

[12] Otage américain décapité en direct, en juin 2004, par des membres du groupe terroriste « Sawt al-Djihad » (la voix du Djihad), émanation du groupe Al-Qaïda. Voir l’article de Aroutz 7 en français. http://www.upjf.org/detail.do?noArticle=7576&noCat=117

 

[13] Texte non traduit par l’auteur.

 

[14] L’école Deobandi, prône le retour à un islam pur, proche de celui existant au temps du prophète. Il a donné naissance au mouvement Taliban http://fr.wikipedia.org/wiki/Taliban.

 

[15] Ce terme allemand désigne le c¦ur de la cible. Par extension il connote ce que l’on cherche à atteindre, ainsi que les actes que nous posons et les moyens que nous prenons pour atteindre ce but.

 

[16] C’est-à-dire deviendront des dhimmis (protégés). Le statut de la Dhimma, permettant au croyant d’une autre religion (p. ex., un Juif ou un chrétien), qui ne veut pas abjurer sa foi, de conserver la vie en adoptant ce statut de soumission assorti de mesures humiliantes et contraignantes, dont, entre autres, le paiement de la jizya http://fr.wikipedia.org/wiki/Jizya, ou impôt de capitation.

 

[16] Le terme allemand signifie ‘frontière’, ‘espace limité’, et par métaphore, une chose vers laquelle on tend.

 

[17] Il n’est évidemment pas possible de rendre en français le jeu de mots anglais entre software et soft power. L’idée est que ce ne sont pas tant les grosses infrastructures et les armements lourds (hardware) des terroristes qu’il faut frapper mais la chaîne logistique (software) qui les agence et les met en ¦uvre.

 

[18] Le faqih est un spécialiste de la jurisprudence islamique (fiqh http://fr.wikipedia.org/wiki/Fiqh ); alors qu’un ouléma http://fr.wikipedia.org/wiki/Oul%C3%A9ma est un théologien.

 

[19] L’enlèvement de l’Eglise est une croyance très répandue dans les milieux du protestantisme charismatique. Il se fonde sur un passage de l’apôtre Paul (1 Thsessaloniciens 4, 16-17) :

 

« Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu; après quoi nous, les vivants, nous qui serons encore là, nous serons réunis à eux et emportés sur des nuées pour rencontrer le Seigneur dans les airs. Ainsi nous serons avec le Seigneur toujours ».

 

On peut lire un échantillon instructif de cette obsession et de sa manie d’en annoncer l’imminence sur un blog, sous le titre « Songe : l’enlèvement de l’Eglise (David Wilkerson) ». http://www.houstin.info/mods/blog/songe-lenlevement-de-leglise-david-wilkerson_83.html

 

[Texte anglais aimablement signalé par IMRA – Independent Media Review and Analysis: www.imra.org.il

 

 

Mis en ligne le 01 juin 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org

 

 

Laurent Murawiec est mort

Jean-Dominique Merchet 9 octobre 2009

(mise à jour : 28 janvier 2015)