Démocratie. Repenser l’UE à la lumière de Havel

Vaclav Havel pose l’inconditionnalité d’un principe éthique de l’action : que nous ayons ou pas des chances d’aboutir, il y a des actions que nous devons entreprendre, parce que ce qui compte par-dessus tout, c’est de « vivre dans la vérité ».

la question se pose de savoir comment “vivre dans la vérité”.

Le discours de Havel sur le mensonge et la vérité se fondait sur sa conviction, elle-même nourrie de son expérience, que l’usage dévoyé de certains concepts – la “sauvegarde de la paix” signifiant par exemple la dictature militaire – était un moyen décisif pour maintenir des systèmes de domination qui condamnent les citoyens à vivre dans l’aliénation  et  on devrait tendre l’oreille quand une élite politique utilise le concept de “solidarité” pour prendre des décisions d’envergure sans y impliquer les citoyens.

les déficits démocratiques de l’Union européenne ne sont certes pas comparables au système totalitaire qu’a combattu le dissident tchèque. Mais les élites européennes seraient bien inspirées de «vivre dans la vérité» et de se mettre à l’écoute des citoyens.

Publié le 20/12/2011 Die Presse – Vienne

Avec Vaclav Havel disparaît cet homme qui incarne comme aucun autre l‘ “annus mirabilis” 1989.

La “révolution de velours” qu’a conduite celui qui allait devenir le président tchécoslovaque, puis tchèque, a marqué la fin du socialisme d’Etat de type soviétique. Elle a ouvert la voie à la “réunification de l’Europe” qui a trouvé son terme provisoire le 1er mai 2004. Avec cet “élargissement à l’Est”, le “projet de paix Europe” a connu son apogée, les nouveaux pays membres interprétant surtout leur “retour en Europe” comme la “fin de la Deuxième Guerre mondiale”. Puis sont venues les difficultés en rase campagne (traité de Nice, Constitution, traité de Lisbonne, etc.)

Après la disparition de Vaclav Havel, dans cette Europe réunifiée qui serait difficilement pensable sans lui, la question se pose de savoir comment “vivre dans la vérité”. Le discours de Havel sur le mensonge et la vérité se fondait sur sa conviction, elle-même nourrie de son expérience, que l’usage dévoyé de certains concepts – la “sauvegarde de la paix” signifiant par exemple la dictature militaire – était un moyen décisif pour maintenir des systèmes de domination qui condamnent les citoyens à vivre dans l’aliénation.

Il n’est pas question d’aller si loin dans le sillage de certains adversaires de l’Union européenne qui parlent d’ ”UERSS” pour voir que dans l’Europe actuelle une bonne dose de clarté du discours est sacrifiée à la stabilité institutionnelle. Ce serait une aberration de comparer les institutions européennes et les appareils du pouvoir actuel aux systèmes totalitaires du passé. Mais on devrait tendre l’oreille quand une élite politique utilise le concept de “solidarité” pour prendre des décisions d’envergure sans y impliquer les citoyens.

Il serait également exagéré de considérer de la même manière les mouvements de contestation tels Occupy Wall Street ou les “indignés”, qui s’en prennent à la domination à leurs yeux totalitaire de l’industrie de la finance ; la comparaison conviendrait
plutôt à la contestation actuelle des citoyens russes contre la poutinocratie.
Mais il serait raisonnable de reconnaître que, dans les démocraties libérales du monde libre, il y a des signes de plus en plus nets que ce que font les gouvernants sert davantage au maintien des structures de domination qu’aux objectifs allégués.

Une bonne partie de ce qu’a rêvé Vaclav Havel concernant
l’avenir européen s’est vraiment réalisée. En mémoire de ce grand homme, il nviendrait, tout en tenant compte de ce qui a été atteint et en sachant en reconnaître la valeur, de rester sensible aux dangers de l’instrumentalisation croissante de l’individu pour les objectifs des dominants.

Michael Fleischhacker
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Vaclav Havel

Dossier réalisé par Dominique Girardot pour le Centre de ressources sur la non violence. Les opinions exprimées n’engagent que leur auteur.

Vaclav Havel est né à Prague en 1936 et sa vie, que Milan Kundera qualifiera d’«œuvre d’art », épouse les aspérités de la deuxième moitié du xxe siècle en Europe centrale. Dramaturge de talent, il devient un dissident charismatique, plusieurs fois emprisonné, que la Révolution de velours portera au pouvoir. Ce « président insolite », de la Tchécoslovaquie de 1990 à 1992 jusqu’à la scission (qu’il désapprouve) puis de la République tchèque de 1993 à 2003, assume une charge politique qu’il n’a pas recherchée. Cet intellectuel conséquent accepte de relever l’obligation qui lui est faite, incarnant ainsi cette pensée du philosophe tchèque Jan Patocka, co-fondateur avec lui de la Charte 77 : « L’épreuve d’un homme ne consiste pas dans la façon dont il réalise ce qu’il a décidé de faire, mais dans la façon dont il réalise le rôle que le destin lui a assigné ».

L’intérêt de lire Vaclav Havel aujourd’hui n’est pas uniquement d’ordre historique. Ce n’est certes pas rien d’être introduit aux luttes des dissidents et à l’effondrement de l’ex-bloc soviétique par l’un de ses principaux acteurs ; mais il s’agit de bien plus que cela, car son engagement et sa réflexion ont une portée qui déborde largement ce cadre historique et géographique. V. Havel voit dans le totalitarisme l’excroissance monstrueuse d’un mal bien plus général, qui gangrène aussi les démocraties occidentales : celui que produit l’idéal moderne d’asservissement de la nature, avec la logique de maîtrise et la soif de domination – de la nature, du monde, de l’homme – qui en découlent. C’est ainsi qu’il qualifie le système post-totalitaire d’ « image caricaturale de la vie moderne en général » : il est « une sorte de memento pour l’Occident, lui rappelant sa tendance latente »[1] ; il constitue donc pour l’Occident un avertissement, un appel à vivre autrement.

Et l’on a alors la surprise d’éprouver à quel point Vaclav Havel, même lorsqu’il écrit dans la Tchécoslovaquie d’avant la chute du Mur de Berlin et la Révolution de velours, s’adresse à nous, citoyens des démocraties occidentales en ce début de XXIe siècle.

Pour l’essentiel, Vaclav Havel répond à notre sentiment d’impuissance, d’où s’origine notre tendance au découragement : à l’ère de la mondialisation, d’une économie émancipée de tout principe politique et du désastre écologique, notamment, toute action peut paraître dérisoire. C’est alors le vertige de l’absurde qui nous guette : Vaclav Havel a mis en scène dans son théâtre ces vies désolées, livrées à l’absence de sens, subissant des événements sur lesquels elles n’ont pas prise.

Surtout, sa vie même et ses écrits affirment qu’il vaut toujours la peine d’agir. S’inspirant de Patocka, Vaclav Havel pose l’inconditionnalité d’un principe éthique de l’action : que nous ayons ou pas des chances d’aboutir, il y a des actions que nous devons entreprendre, parce que ce qui compte par-dessus tout, c’est de « vivre dans la vérité ». Ainsi, la Charte 77 n’est pas l’aboutissement « d’un raisonnement logique [sous-entendu : lequel aurait plutôt conduit à renoncer à toute action] ». Elle est « issue d’une volonté de résister à la pression dépravante de l’esprit du temps » : une action avec un fondement éthique, c’est-à-dire faite pour elle-même, sans préoccupation de ses résultats, mais appuyée sur la « conviction que le bien comme tel a toujours un sens ». Une telle action « vaut toujours d’être tentée, quand bien même elle échouerait »[2].

Il y a, développe V. Havel, deux façons d’attendre. On peut attendre Godot – qui ne viendra jamais ; c’est ce qui arrivera si personne ne se décide à agir : « Si nous devions tous attendre que l’autre commence, l’attente n’en finirait pas ». La réflexion de V. Havel constitue un appel à notre responsabilité : « Chacun d’entre nous doit commencer par lui-même »[3] et s’engager alors dans l’autre forme d’attente : « l’attente en tant que patience »[4], une attente forte de la conviction que témoigner de la vérité a une valeur en soi et portera ses fruits… un jour, nul ne sait quand.

Mais quelle vérité ? Vaclav Havel, qui martèle si haut l’exigence de « vivre dans la vérité », est tout sauf un dogmatique. C’est pourquoi cette exigence éthique, en ce sens affaire individuelle, est le prélude de la vie politique, affaire commune : témoigner parmi les autres et avec eux, parce que l’engagement de la vérité n’a de sens que dans la pluralité. La réalité politique ainsi définie n’est donc pas le lieu d’une absence de conflit – nous éprouvons, expérimentons, des vérités différentes – mais celui où les divergences de points de vue sont exposées et discutées, dans un processus infini. La société est vivante : pas de risque que les conflits s’éteignent ; mais une chance qu’ils se règlent autrement que par la domination et la guerre.

Vivre dans la vérité, c’est ne pas transiger sur les moyens : refuser de justifier des moyens indignes par l’impatience d’atteindre une fin. Ne pas se payer de mots : repousser les chatoiements du langage, la phraséologie qui masque nos échecs et compromissions. Se tenir au plus près d’un rapport authentique à la réalité, c’est-à-dire : penser sans oubli du concret (qui est toujours aussi reconnaissance du fait que nous ne sommes ni tout-puissants, ni omniscients), témoigner de sa propre expérience du monde, agir en conséquence ; et patienter – espérer que d’autres en feront autant, que ce que nous disons et faisons sera accueilli.

 

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DISCOURS DE NOUVEL AN DE VACLAV HAVEL, Année 1990

PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE SOCIALISTE DE TCHÉCOSLOVAQUIE

Chers concitoyens,

Pendant quarante ans, vous avez entendu de la bouche de mes prédécesseurs, chaque nouvel an, sous diverses formes, la même chose : notre pays prospère, nous avons produit tant de millions de tonnes d’acier, nous sommes tous heureux, nous croyons en notre gouvernement et de belles perspectives s’ouvrent devant nous.

Mais je suppose que vous ne m’avez pas proposé pour cette fonction pour que je vous mente. Notre pays ne prospère pas. Le grand potentiel créateur et spirituel de nos peuples n’est pas utilisé à plein. Des branches entières de l’industrie produisent des articles qui ne présentent pas d’intérêt tandis que nous manquons de ce dont nous avons besoin. L’Etat, qui s’appelle Etat ouvrier, humilie et exploite les ouvriers. Notre économie désuète gaspille le peu d’énergie que nous avons. Le pays qui jadis pouvait être fier du niveau culturel de son peuple dépense si peu pour l’instruction qu’il occupe actuellement la 72e place dans le monde. Nous avons détérioré la terre, les rivières et les forêts que nos prédécesseurs nous ont léguées et nous avons aujourd’hui le pire environnement d’Europe. Les hommes meurent chez nous plus tôt que dans la plupart des pays européens.

Permettez-moi de vous faire part d’une impression personnelle : alors que je me rendais récemment à Bratislava par avion, j’ai pris le temps de regarder par la fenêtre. J’ai vu le complexe de Slovnaft et juste derrière lui la grande cité de Petrzalka. Ce coup d’œil a suffi pour me faire comprendre que nos hommes d’Etat et politiciens pendant des dizaines d’années n’ont pas regardé ou n’ont pas voulu regarder par la fenêtre de l’avion. Aucune lecture des statistiques dont je dispose ne me permettrait de comprendre plus vite et plus facilement la situation à laquelle nous sommes parvenus.

Mais cela n’est pas le principal. Le pire c’est que nous vivons dans un environnement moralement dépravé. Nous sommes moralement malades, car nous nous sommes habitués à dire une chose et à penser autrement. Nous avons appris à ne croire en rien, à être indifférents les uns à l’égard des autres, à ne nous occuper que de nous-mêmes. Les notions telles que l’amour, l’amitié, la pitié, l’humilité ou le pardon ont perdu leur profondeur et leur dimension et pour beaucoup d’entre nous ne représentent que des particularités psychologiques, des saluts égarés des temps les plus reculés, un peu ridicules à l’ère des ordinateurs et des fusées spatiales. Seulement peu d’entre nous étaient capables de dire à haute voix que les puissants

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n’auraient pas dû être omnipuissants et que les fermes spéciales, qui cultivaient pour eux des denrées alimentaires de qualité et écologiquement saines, auraient dû envoyer leurs produits aux écoles, aux internats pour enfants et aux hôpitaux à défaut de pouvoir les offrir à tous. Le régime précédent — avec son idéologie orgueilleuse et intolérante — a abaissé l’homme à la notion de force de production et la nature à celle d’instrument de production. Il a attaqué ainsi leur propre substance et leur rapport mutuel. Il a transformé des hommes talentueux et jouissant de tous les droits civiques, travaillant ingénieusement dans leur pays, en petites vis d’une grande et monstrueuse machine, grondante et puante, dont personne ne connaît en fait le sens. Elle n’est capable que de s’user lentement mais irrésistiblement avec toutes ses petites vis.

Quand je parle d’atmosphère morale dépravée, je ne parle pas seulement de ceux qui mangent des légumes écologiquement sains et ne regardent pas par la fenêtre des avions, mais de nous tous. Nous nous sommes tous habitués au système totalitaire, nous l’avons accepté en tant que fait immuable et ainsi nous avons contribué à le maintenir. En d’autres termes, nous sommes tous — bien qu’à des degrés évidemment divers — responsables du fonctionnement de la machine totalitaire ; nous ne sommes pas seulement ses victimes, mais nous sommes tous en même temps ses cocréa- teurs.

Je parle de tout ceci car il serait très imprudent de comprendre le triste héritage des quarante dernières années comme quelque chose d’étranger que nous aurait légué un parent éloigné. Nous devons au contraire l’accepter comme l’héritage de nos propres actes. Alors, nous comprendrons que c’est seulement à nous tous d’en faire quelque chose. Nous ne pouvons pas tout rejeter sur les souverains précédents, non seulement parce que cela ne correspondrait pas à la vérité, mais également parce que cela pourrait diminuer la responsabilité actuelle de chacun d’entre nous, c’est-à-dire le devoir d’agir indépendamment, librement, raisonnablement et vite. Ne nous trompons pas : le gouvernement, le parlement et le président, si excellents soient-ils, ne peuvent pas faire beaucoup s’ils sont seuls. Il serait également tout à fait faux d’attendre que la réforme générale vienne seulement d’eux. La liberté et la démocratie signifient pourtant la participation active et, de ce fait, la coresponsabilité de tous.

Si nous réalisons tout cela, toutes les horreurs que la nouvelle démocratie tchécoslovaque a héritées cesseront de nous paraître épouvantables et nous reprendrons espoir.

Dans la réforme de la société, les derniers temps — et notamment les dernières six semaines de notre révolution pacifique — ont démontré quelle grande charge universelle humaine, morale et spirituelle et quelle grande culture civique ont sommeillé sous le masque imposé de l’apathie. Quand quelqu’un m’affirmait catégoriquement que nous étions tels ou tels, j’ai toujours objecté que la société est une créature très mystérieuse et qu’il n’est jamais bon de juger les apparences à un moment donné. Je suis heureux de ne pas m’être trompé. Partout dans le monde, les gens s’étonnent que ces citoyens de Tchécoslovaquie malléables, humiliés, sceptiques et apparemment ne croyant déjà plus en rien, aient pris résolument cette décision magnifique de secouer le système totalitaire en plusieurs semaines,

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et ce, d’une manière tout à fait correcte et pacifique. Nous nous en étonnons nous-mêmes et nous posons la question : où les jeunes gens qui n’ont jamais connu un autre système puisent-ils leurs aspirations à la vérité, leur libéralisme, leur imagination politique, leur courage et leur raison civique ? Comment leurs parents — c’est-à-dire la génération considérée comme perdue — ont-ils pu se joindre à eux ? Comment est-il possible en substance que tant de gens aient immédiatement compris ce qu’il fallait faire sans que personne n’ait eu besoin de conseil ou d’instructions ?

Je crois que cet aspect favorable de notre situation actuelle a deux raisons principales : l’homme, surtout, n’est jamais seulement un produit du monde extérieur mais il est toujours capable de s’élancer pour quelque chose de plus « haut », même si cette capacité est systématiquement détruite par ce monde extérieur ; la deuxième raison, ce sont les traditions humanistes et démocratiques dont on a souvent parlé en vain, qui ont quand même sommeillé dans l’inconscient de nos nations et nationalités et sont passées discrètement d’une génération à l’autre, chacun de nous les découvrant en soi au bon moment et les traduisant en actes.

Aussi, nous avons dû payer notre liberté actuelle. Beaucoup de nos concitoyens sont morts en prison durant les années 50, beaucoup ont été exécutés, des milliers de vies humaines ont été détruites, des centaines de milliers d’hommes talentueux ont été expulsés à l’étranger. On a pourtant suivi ceux qui ont sauvé, lors de la guerre, l’honneur de nos nations, ceux qui se sont dressés contre le gouvernement totalitaire ainsi que ceux qui ont simplement réussi à être eux-mêmes et à penser librement. Il ne faudrait oublier personne parmi ceux qui ont payé notre liberté d’aujourd’hui d’une manière ou d’une autre. Des tribunaux indépendants devraient établir équitablement la culpabilité éventuelle de ceux qui en sont responsables pour que la pleine vérité soit faite sur notre passé récent.

Nous ne pouvons pas non plus oublier que d’autres nations, ont payé la liberté d’aujourd’hui plus durement et qu’elles ont payé indirectement pour nous aussi. Le sang qui a coulé en Hongrie, en Pologne, en Allemagne et récemment d’une façon si bouleversante en Roumanie, ainsi que celui versé par les nations de l’Union soviétique, ne peut pas être oublié parce qu’une souffrance humaine concerne tout être humain. Il ne peut pas non plus être oublié parce que ces grandes victimes forment un arrière-plan tragique de la liberté d’aujourd’hui ou de la libération successive des nations du bloc soviétique, c’est-à-dire celui de notre liberté récemment acquise. Sans les changements qui se sont produits en Union soviétique, en Pologne, en Hongrie et en République démocratique allemande, ce qui est arrivé ici n’aurait peut-être pas eu lieu ou, du moins, pas si tranquillement.

Le fait que nous ayons bénéficié de conditions internationales favorables ne signifie pas que quelqu’un nous a aidé directement au cours de ces semaines. Après des siècles, nos deux nations se sont redressées seules, sans rechercher l’aide d’Etats plus forts ou des grandes puissances. Il y a là un grand apport moral, l’espoir qu’à l’avenir, nous ne devrons pas souffrir du complexe de ceux qui sont obligés de remercier durablement quelqu’un pour quelque chose. Maintenant, il dépend de nous de décider si cet espoir deviendra réalité et si notre assurance civique, nationale et politique se réveillera d’une façon historiquement tout à fait nouvelle.

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La confiance en soi n’est pas l’orgueil, bien au contraire ; seul un homme ou une nation pleins d’assurance au meilleur sens du terme sont capables d’écouter la voix des autres, de les accepter d’égal à égal, de pardonner à ses ennemis et de regretter ses propres fautes. Essayons, en tant qu’hommes, d’introduire l’assurance ainsi définie dans la vie de notre communauté et, en tant que nations, dans notre action sur la scène internationale. C’est seulement ainsi que nous gagnerons l’estime de nous- mêmes et des autres nations.

Notre Etat ne devrait jamais devenir l’appendice ou le parent pauvre d’autrui. Il est vrai que nous devons beaucoup prendre chez les autres et apprendre auprès d’eux, mais nous devons le faire comme des partenaires égaux qui ont aussi à donner.

Notre premier président a écrit : « Jésus, pas César ». Il a renoué par là avec Chelcicky ainsi qu’avec Comenius. Aujourd’hui, cette idée revit en nous et nous pouvons peut-être la répandre et introduire un élément nouveau dans la politique européenne et mondiale. Si nous le voulons, de notre pays pourraient émaner pour toujours l’amour, le désir de compréhension, la force de l’esprit et de l’idée. Cette émanation peut devenir notre propre apport à la politique internationale.

Masaryk a fondé la politique sur la moralité. Essayons de rénover, dans une époque nouvelle et d’une façon nouvelle, cette conception de la politique. Apprenons que la politique devrait être l’expression de la volonté de contribuer au bonheur de la communauté et non du besoin de la tromper et de la violer. Apprenons que la politique ne doit pas être seulement l’art du possible, surtout si l’on entend par là celui des spéculations, des calculs, des intrigues, des accords secrets et des manœuvres pragmatiques, mais qu’elle peut être aussi l’art de l’impossible, c’est-à-dire celui de rendre soi-même et le monde meilleurs.

Nous sommes un petit pays, pourtant nous avons été jadis un carrefour spirituel de l’Europe. Pourquoi ne pas le redevenir ? Ne serait-ce pas un autre apport en récompense de l’aide des autres dont nous aurons besoin ?

La mafia de ceux qui ne regardent pas par les fenêtres des avions et qui mangent des porcs spécialement engraissés vit encore et de temps en temps remonte à la surface mais elle n’est plus notre ennemi principal. Il en est de même à l’égard d’une quelconque mafia internationale. Notre ennemi principal, ce sont aujourd’hui nos propres défauts : l’indifférence à l’égard des choses communes, la vanité, l’ambition, l’égoïsme, les ambitions personnelles et les rivalités. C’est sur ce terrain que nous aurons à livrer notre combat.

Nous nous trouvons au seuil des élections libres et de la campagne préélectorale. Ne permettons pas que cette lutte salisse l’image jusqu’ici propre de notre révolution douce. Ne permettons pas la perte des sympathies que nous avons si vite acquises dans le monde en en venant à des querelles de pouvoir. Ne permettons pas que, sous le noble désir de servir la chose commune, fleurisse de nouveau celui de se servir soi-même. Dans l’immédiat, il n’est pas vraiment important de savoir quel parti, club ou groupe remportera les élections. Il est important que ce soient ceux qui possèdent les meilleures qualités morales, civiques, politiques et professionnelles, sans

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égard à leurs légitimations. La future politique et le prestige de notre Etat dépendront des personnalités que nous proposerons et élirons ensuite dans les corps représentatifs.

Il y a trois jours, je suis devenu, selon votre volonté exprimée par les députés de l’Assemblée fédérale, président de la République. Vous vous attendez donc à juste titre à ce que je mentionne les tâches qui m’attendent.

La première est d’utiliser mes compétences et mon influence afin que, tous, nous nous présentions rapidement et avec dignité devant les urnes aux élections libres et que la voie vers ce tournant historique soit empruntée de façon pacifique.

Ma deuxième tâche est de veiller à ce que nous abordions ces élections comme deux nations jouissant de droits leur permettant de respecter réciproquement leurs intérêts, leur indépendance nationale, leurs traditions religieuses et leurs symboles. En tant que Tchèque mandaté à la fonction de président et après avoir prononcé le serment devant une importante et proche personnalité slovaque, j’ai le devoir particulier, après plusieurs expériences amères faites par les Slovaques dans le passé, de veiller à ce que tous leurs intérêts soient respectés et que, à l’avenir, aucune fonction d’Etat y compris la fonction suprême ne leur soit inaccessible.

Ma troisième tâche est de développer tout ce qui mènera à de meilleures conditions de vie des enfants, des gens du troisième âge, des femmes, des malades, de ceux qui exercent un travail pénible, des membres des minorités nationales et de tous les gens qui, pour diverses raisons, sont dans une situation moins bonne que les autres. En aucun cas les meilleures denrées alimentaires ou les meilleurs hôpitaux ne doivent être désormais le privilège des puissants. Ils doivent être offerts à ceux qui en ont le plus grand besoin.

En tant que chef des forces armées, je veux garantir que personne, sous prétexte du maintien de la puissance défensive de l’Etat, ne déjouera plus les courageuses initiatives pacifistes y compris le raccourcissement de la durée du service militaire, l’introduction du service civil et l’humanisation globale de la vie militaire.

Dans notre pays, il y a beaucoup de prisonniers qui ont commis des fautes graves et qui ont été punis pour cela, mais qui ont dû passer, malgré la bonne volonté de certains enquêteurs, de juges et principalement d’avocats, par une justice dégradée. Cette justice limitait leurs droits et les faisait vivre dans des prisons qui ne cherchent pas à réveiller les meilleures qualités des gens, mais, au contraire, les détruisent physiquement et spirituellement.

J’ai donc décidé de proclamer une amnistie relativement large. En même temps, les prisonniers doivent comprendre qu’il est impossible de supprimer en une journée quarante ans de mauvaise procédure, de jugement et d’emprisonnement et que les changements préparés à la hâte demanderont pourtant un certain temps. En se révoltant, ils n’aideront ni cette société ni eux-mêmes. L’opinion publique ne doit pas avoir peur des prisonniers libérés, ne pas leur rendre la vie dure mais doit au contraire les aider dans l’esprit chrétien à trouver, après leur retour dans notre milieu, ce que les

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prisons ne pouvaient pas leur offrir : la volonté de pénitence et le désir de vivre justement.

Ma tâche honnête est de renforcer l’autorité de notre pays dans le monde. Je voudrais que les autres Etats nous estiment grâce à la compréhension, à la tolérance et à l’amour de la paix que nous montrerons. Je serais heureux si le pape Jean-Paul II et le dalaï-lama visitaient notre pays avant les élections, même pour une journée. Je serais heureux si des liens amicaux s’intensifiaient avec toutes les nations. Je serais heureux si nous parvenions à établir des relations diplomatiques avec le Vatican et Israël. Je veux également contribuer à la paix par ma courte visite dans les pays de nos deux voisins apparentés, la RDA et la RFA. Je n’oublierai pas non plus nos autres voisins — la Pologne fraternelle, la Hongrie et l’Autriche dont nous sommes de plus en plus proches.

En conclusion, je veux être un président qui parlera moins mais travaillera davantage, un président qui non seulement regardera attentivement par la fenêtre de son avion, mais qui, surtout, sera présent parmi ses concitoyens et saura les écouter.

Vous vous demandez peut-être quelle est la république dont je rêve. Je vais vous répondre : il s’agit d’une république indépendante, libre, démocratique, économiquement prospère et socialement juste, bref d’une république humaine au service de l’homme et c’est pourquoi elle peut s’attendre à ce que l’homme la serve en retour. Il s’agit d’une république qui réunit des gens d’une culture générale étendue car sans eux on ne peut résoudre aucun de nos problèmes humains, économiques, écologiques, sociaux et politiques.

Mon prédécesseur le plus important a commencé son premier discours par une citation de Comenius. Permettez-moi de terminer mon premier discours par une paraphrase de la même citation : « Ton pouvoir, peuple, est retourné dans tes mains ! ».

 

http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1990_num_55_1_3923

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Vaclav Havel, défenseur de l’individu et de la vérité

Publié le 19 janvier 2014 dans Histoire, Lecture

Extrait de « Le pouvoir des sans-pouvoir », essai écrit en 1978 par Vaclav Havel, deux ans après le lancement de la « Charte 77 ». Texte complet dans Essais  politiques (Calmann-Lévy, 1989).

image: http://www.contrepoints.org/wp-content/uploads/2014/07/Vaclav-Havel-Cr%C3%A9dits-David-Short-licence-Creative-Commons-235×156.jpg

Vaclav Havel (Crédits David Short, licence Creative Commons)Idéologie officielle et mensonge généraliséLe gérant d’un magasin de légumes a placé dans sa vitrine, entre les oignons et les carottes, la banderole : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! »

Pourquoi a-t-il fait cela ? Ce faisant, que voulait-il communiquer au monde ? Est-il personnellement réellement enthousiasmé par l’idée de l’union des prolétaires de tous les pays ? Est-ce que son enthousiasme va si loin qu’il ressente le besoin irrésistible de faire connaître son idéal au public ? A-t-il vraiment réfléchi — ne serait-ce qu’une seconde — à la façon dont une telle union devrait se réaliser et à ce qu’elle signifierait ?

Je crois que l’on peut supposer à juste titre qu’au fond, l’écrasante majorité des marchands de légumes ne réfléchit pas au texte des banderoles exposées dans ses vitrines, sans parler même de savoir si elle veut par là communiquer quelque chose de sa vision du monde.

Cette banderole a été livrée par l’entreprise à notre marchand de légumes en même temps que les oignons et les carottes, et il l’a accrochée dans sa vitrine simplement parce que cela se fait depuis des années, parce que tout le monde le fait, parce que c’est comme ça. S’il ne l’avait pas fait, il aurait pu avoir des ennuis. On pourrait lui reprocher de ne pas avoir de « décoration » dans sa vitrine. On pourrait même l’accuser de déloyauté. Il l’a fait parce que cela fait partie des choses à faire si l’on veut s’en sortir dans la vie ; parce que c’est une des milliers de « bagatelles » qui lui assurent une vie relativement tranquille, « en harmonie avec la société ».

Comme on le voit, le contenu sémantique de la banderole accrochée est indifférent au marchand de légumes ; s’il la suspend dans sa vitrine, ce n’est pas parce qu’il désire personnellement communiquer sa pensée au public.

Cela ne signifie évidemment pas que son action n’ait ni motif, ni sens, ni que par sa banderole, il ne veuille rien communiquer à personne. Cette banderole a fonction de signe, et en tant que telle, elle contient un message précis, quoique dissimulé. Concrètement on pourrait le formuler ainsi : « moi, marchand de légumes X, je suis ici et je sais ce que j’ai à faire ; je me conduis comme on l’attend de moi ; on peut compter sur moi, il n’y a rien à me reprocher, je suis obéissant et c’est pourquoi j’ai droit à une vie tranquille ». Ce message a naturellement son destinataire : il est dirigé vers « le haut », vers les supérieurs du marchand de légumes et il constitue en même temps le bouclier derrière lequel le vendeur se protège contre d’éventuels dénonciateurs.

Par sa signification réelle, la banderole est donc directement ancrée dans l’existence du marchand de légumes, elle reflète son intérêt existentiel. De quelle sorte d’intérêt s’agit-il ?

Réfléchissons : si l’on ordonnait au marchand de légumes d’accrocher dans sa vitrine la banderole « J’ai peur, c’est pourquoi j’obéis sans restrictions », celui-ci ne se comporterait pas de manière aussi laxiste par rapport au contenu sémantique de la banderole, bien que, cette fois-ci, la signification réelle de la banderole soit complètement identique à sa signification dissimulée. Le marchand de légumes se refuserait vraisemblablement à placer dans sa vitrine une déclaration aussi peu ambiguë sur son humiliation, cela lui serait pénible, il aurait honte. C’est compréhensible : il est quand même un être humain et a donc le sentiment de la dignité humaine.

Pour que cette complication soit dépassée, sa déclaration de loyauté doit revêtir la forme d’un signe renvoyant, au moins au niveau superficiel du texte, à un degré supérieur de conviction désintéressée. Le marchand de légumes doit pouvoir se dire : « Mais c’est vrai, finalement, pourquoi les prolétaires de tous les pays ne pourraient-ils pas s’unir ? »

Le signe aide donc à dissimuler à l’individu les fondements « bas » de son obéissance, et donc les fondements « bas » du pouvoir. Il les cache derrière la façade de l’« instance supérieure ».

Cette « instance supérieure », c’est l’idéologie.

L’idéologie est un moyen apparent de relation au monde, qui offre à l’individu l’illusion qu’il est une personnalité identique à elle-même, digne et morale, et qui lui permet en même temps de ne pas l’être. L’idéologie est le simulacre de quelque chose de « sur-individuel », de désintéressé, qui permet à l’individu de tromper sa propre conscience et de masquer au monde et à lui-même sa véritable situation et son modus vivendi sans gloire. C’est une légitimation productive — et offrant une apparence de dignité — vers « le haut », vers « le bas », « de côté », envers les hommes et envers Dieu. C’est un voile sous lequel l’individu peut cacher son « abandon à l’étant », son aliénation et son adaptation à la situation donnée. C’est un alibi, utilisable par tous : du marchand de légumes qui peut masquer sa peur de perdre sa place sous le voile de son intérêt supposé pour l’union des prolétaires de tous les pays, jusqu’au plus haut fonctionnaire qui peut travestir son intérêt à se maintenir au pouvoir par son discours au service de la classe ouvrière.

La fonction initiale de l’idéologie — cette fonction d’alibi est donc de donner à l’individu, victime et soutien du système post-totalitaire, l’illusion qu’il est en harmonie avec l’ordre humain et avec l’ordre de l’univers.

Plus le champ d’action d’une dictature est petit, plus les différenciations de civilisation de la société sont restreintes, et plus la volonté dictatoriale peut se réaliser directement, et ce à l’aide d’une discipline plus ou moins « dénudée », donc sans « relation au monde » complexe et sans « autolégitimation ». Mais plus les mécanismes de pouvoir sont compliqués, plus les sociétés qu’ils contrôlent sont grandes et stratifiées, plus leur action historique est longue, plus alors le système doit intégrer les individus « du dehors », et plus grande est la signification que reçoit l’« alibi » idéologique dans leur champ d’action, comme une sorte de « pont » entre le pouvoir et l’individu, par lequel le pouvoir approche l’individu et par lequel l’individu parvient au pouvoir.

Pour cette raison déjà, on peut dire que l’idéologie joue un rôle extrêmement important dans le système post-totalitaire : ce mécanisme compliqué de composantes, de degrés, de leviers de commande et d’instruments de manipulation indirects, ne laissant rien au hasard et assurant de manière multiple l’intégrité du pouvoir, est tout simplement impensable sans l’idéologie, son « alibi » universel et l’« alibi » de chacun des membres du système.

Une guerre permanente contre la société civile et l’individu

Il y a un gouffre béant entre les intentions du système post-totalitaire et celles de la vie : alors que, dans son essence, la vie tend à la pluralité, à la variété, à l’autoconstitution indépendante et à l’auto-organisation, tout simplement à l’accomplissement de sa liberté, le système post-totalitaire exige au contraire monolithisme, uniformité et discipline.

Alors que la vie cherche à créer des structures « improbables » perpétuellement nouvelles, le système post-totalitaire impose au contraire les états les plus « probables ».

Les intentions du système trahissent le fait que sa substance la plus intime est son orientation vers lui-même, afin d’être toujours plus profondément et sans exception « lui-même », afin d’être ce qu’il est, et afin donc d’étendre toujours plus son rayon d’action. Ce système ne sert l’individu que dans la stricte mesure où cela s’avère nécessaire pour que l’individu le serve. Tout ce qui est « en plus », donc tout ce par quoi l’individu sort de sa place déterminée à l’avance, le système le considère comme une agression contre lui. Et il a raison : toute transcendance de cette espèce le nie comme principe. On peut donc dire que le but du système post-totalitaire n’est pas, comme il apparaît habituellement à première vue, la simple conservation du pouvoir dans les mains du groupe dirigeant ; ce phénomène social d’instinct de conservation est subordonné à quelque chose de « supérieur », à une sorte d’évolution propre au système : la « gravitation » du système. Quelle que soit la place qu’il occupe dans la hiérarchie de pouvoir, l’individu ne représente pas pour le système quelque chose « en soi », mais seulement quelqu’un qui se doit de porter et de servir cette « gravitation ». C’est pourquoi même sa soif de pouvoir ne peut s’imposer durablement que si elle est orientée de façon identique à la « gravitation ».

En tant qu’« alibi-pont » entre le système et l’individu, l’idéologie dissimule le gouffre entre les intentions du système et les intentions de la vie. Elle prétend que les exigences du système résultent des nécessités de la vie. C’est une espèce de monde de l’« apparence » qui est présenté comme la réalité.

Le système post-totalitaire poursuit l’individu de ses exigences presque à chaque pas. Il le poursuit bien sûr avec des gants idéologiques, c’est pourquoi la vie en son sein est tapissée de toutes parts d’un tissu de dissimulation et de mensonge. Le pouvoir de la bureaucratie est appelé pouvoir du peuple, au nom de la classe ouvrière, la classe ouvrière est asservie ; l’humiliation totale de l’individu est présentée comme sa libération définitive, la mise à l’écart de l’information est présentée comme l’accession à l’information, la manipulation opérée par le pouvoir comme le contrôle public du pouvoir, et l’arbitraire du pouvoir comme le respect du système juridique. La répression de la culture est présentée comme son essor, l’élargissement de la zone d’influence impérialiste est présentée comme le soutien aux opprimés, l’absence de liberté d’expression comme la plus haute forme de liberté, la farce électorale comme la plus haute forme de démocratie ; l’interdiction de la pensée indépendante est présentée comme la conception du monde la plus élevée, l’occupation comme aide fraternelle. Le pouvoir est captif de ses propres mensonges, c’est pourquoi il doit continuer à falsifier le passé, il falsifie le présent, il falsifie l’avenir. Il falsifie les données statistiques. Il feint de ne pas avoir un appareil policier tout-puissant et capable de tout, il feint de respecter les droits de l’homme. Il feint de ne persécuter personne. Il feint de ne pas avoir peur. Il feint de ne rien feindre.

L’individu n’est pas forcé de croire à toutes ces mystifications. Il doit cependant se conduire comme s’il y croyait ou au moins les tolérer en silence, ou encore être en bons termes avec ceux qui les opèrent.

Mais cela l’oblige déjà à vivre dans le mensonge.

Il n’est pas forcé d’accepter le mensonge. Il suffit qu’il ait accepté de vivre avec lui et en lui. Car par cet acte déjà, il conforte le système, il l’accomplit, il le fait, il est le système.

Nous avons vu que la signification réelle de la banderole du marchand de légumes n’est nullement liée à ce que le texte de la banderole énonce et que malgré tout, cette signification est parfaitement claire et compréhensible à chacun. Cela provient de la connaissance générale du code donné ; le marchand de légumes a déclaré sa loyauté par le seul moyen que le pouvoir social entende — et il ne lui restait pas d’autre solution s’il voulait que sa proclamation soit entendue : en acceptant le rituel réglementaire, en acceptant l’« apparence » comme réalité, en acceptant les « règles du jeu ». Par cette acceptation, bien entendu, il est entré lui-même dans le jeu, il est devenu joueur, il a permis que le jeu continue à se jouer, qu’il se poursuive, qu’il existe tout simplement.

Si l’idéologie est à l’origine un « pont » entre le système et l’individu « en tant qu’individu », elle devient en même temps, à partir du moment où l’individu s’engage sur ce pont, un pont entre le système et l’individu en tant que composante du système. Si, par son action vers l’extérieur, l’idéologie aide à l’origine à constituer le pouvoir en tant qu’elle représente son « alibi » psychologique, elle le constitue en même temps, dès l’instant où elle est acceptée, vers l’« intérieur » comme sa constituante directe : elle commence à fonctionner en tant qu’instrument principal de la communication rituelle à l’intérieur du pouvoir.

Toute la structure de pouvoir dont les ramifications « physiques » ont déjà été présentées ne pourrait exister s’il n’y avait pas un certain ordre « méta-physique » qui lie tous les éléments, les réunisse, et les subordonne à un genre unitaire d’« autojustification » du pouvoir. Cet ordre donne les « règles du jeu », c’est-à-dire les règles, limites et légitimités. Il est le système de communication fondamental et commun à l’ensemble de la structure de pouvoir, il l’intègre, il permet la compréhension interne. Il est une espèce de synthèse de « règles de circulation » et de « panneaux indicateurs », et assure au fonctionnement du pouvoir une forme et un cadre. Cet ordre « méta-physique » est la garantie de la cohésion interne de la structure de pouvoir totalitaire. C’est son ciment, son principe liant, l’accessoire de sa discipline. Sans ciment elle devrait — en tant que structure totalitaire — disparaître par la désintégration de ses atomes, qui rentreraient en collision en raison de leurs tendances et intérêts particuliers non régulés. L’ensemble de la pyramide du pouvoir totalitaire, privée de son ciment, devrait pour ainsi dire s’effondrer sur elle-même dans une sorte de collapsus de matière.

L’idéologie, en tant qu’interprétation de la réalité par le pouvoir, est finalement toujours subordonnée aux intérêts du pouvoir ; c’est pourquoi elle a une tendance naturelle à s’émanciper de la réalité, à produire un monde de l’« apparence », à se ritualiser. Là où existe une concurrence pour le pouvoir, et donc un contrôle public du pouvoir, il existe naturellement aussi un contrôle de ce pourquoi le pouvoir se légitime idéologiquement. Dans ces conditions, certains éléments correctifs interviennent toujours, empêchant l’idéologie de s’émanciper complètement de la réalité. Bien sûr, dans les conditions du totalitarisme, ces éléments correctifs disparaissent, et rien n’empêche donc plus l’idéologie de s’éloigner de plus en plus de la réalité et de se transformer au fur et à mesure en ce qu’elle est dans le système post-totalitaire : un monde de l’« apparence », un pur rituel, une langue formalisée privée de tout contact sémantique avec la réalité, un système de signes rituels qui remplace la réalité par une pseudo-réalité.

Bien sûr l’idéologie devient en même temps, comme nous l’avons vu, une composante et un soutien de plus en plus important du pouvoir, en tant que légitimation d’alibi et ciment interne. L’accentuation de cet aspect de l’idéologie et son émancipation croissante par rapport à la réalité donnent à l’idéologie une force spécifique réelle ; elle devient elle-même réalité, même si c’est une réalité sui generis, dotée à certains niveaux (et avant tout « à l’intérieur » du pouvoir) de plus de poids que la réalité en tant que telle : la capacité du rituel à supplanter la réalité devient plus importante que la vraie réalité qui se cache derrière. La signification des phénomènes ne résulte pas d’eux-mêmes mais de leur intégration conceptuelle au contexte idéologique. La réalité n’agit pas sur la thèse, mais la thèse sur la réalité. Le pouvoir se rapporte finalement plus à l’idéologie qu’à la réalité ; il puise sa force de la thèse, il en est totalement dépendant.

Paradoxalement, cela mène inévitablement à ce que la thèse, c’est-à-dire l’idéologie, arrête de servir le pouvoir ; c’est alors le pouvoir qui commence à la servir, comme si l’idéologie « dépossédait le pouvoir » et devenait elle-même dictateur. Il semble alors que la thèse, le rituel eux-mêmes décident des individus, et nullement les individus d’eux.

Si l’idéologie est la garantie principale de la cohérence interne du pouvoir, elle devient aussi une garante de plus en plus importante de sa continuité : alors que dans la dictature « classique » la succession est toujours un peu problématique (les candidats éventuels n’ont en fait pas de légitimation claire et en sont toujours réduits à une pure confrontation de pouvoir), le pouvoir dans le système post-totalitaire se transmet de manière beaucoup plus simple de personne en personne, d’équipe dirigeante en équipe dirigeante et de génération en génération ; dans le choix du successeur intervient un nouveau « faiseur de rois » la légitimation rituelle, la capacité de s’appuyer sur le rituel, de l’accomplir, de l’exploiter, de se laisser porter par lui « vers le haut ». Évidemment, même dans le système post-totalitaire, il existe une lutte pour le pouvoir, la plupart du temps même beaucoup plus brutale que dans une société ouverte (ce n’est pas une lutte ouverte, arbitrée par des règles démocratiques et soumise au contrôle public : c’est une lutte cachée, en coulisses ; jamais sans doute le secrétaire d’un parti communiste dirigeant n’a été remplacé sans que divers éléments de sécurité et de défense n’aient été au minimum en état d’alerte). Cependant — à la différence de la situation en dictature « classique » — la lutte pour le pouvoir n’est jamais de taille à mettre en danger le fondement même du système ni sa continuité. Elle peut tout au plus occasionner une secousse de la structure de pouvoir, laquelle se ressaisit cependant rapidement — justement parce que le nerf fondamental du pouvoir, l’idéologie, reste intact. Qui que soient le remplaçant et le remplacé, le processus s’effectue toujours sur le fond et dans le cadre du rituel commun, jamais dans sa négation.

Ce « diktat du rituel » conduit bien sûr à l’anonymat sensible du pouvoir ; l’individu se dissout presque dans le rituel, il se laisse entraîner par lui et bien souvent, il semble que ce soit le rituel lui-même qui hisse les individus de la pénombre vers les feux du pouvoir. N’est-il pas caractéristique du système post-totalitaire qu’à tous les niveaux de la hiérarchie de pouvoir, les personnalités soient de plus en plus supplantées par des individus sans visages, par des marionnettes, par des valets sanglés dans l’uniforme du rituel et de la routine du pouvoir ?

Ce mouvement automatique tellement déshumanisé et anonyme est l’une des dimensions de la « gravitation » fondamentale du pouvoir. On dirait que le diktat de cette « gravitation » sélectionne lui-même des individus sans volonté personnelle pour les structures de pouvoir, que ce « diktat de la phrase creuse » appelle au pouvoir des « phraseurs » comme la meilleure garantie du système post-totalitaire.

Les soviétologues occidentaux surestiment souvent le rôle de l’individu dans le système post-totalitaire, et ils ne voient pas que les personnes dirigeantes — en dépit du pouvoir considérable que leur donne la structure de pouvoir centraliste — ne font rien d’autre qu’accomplir le fonctionnement aveugle de la nécessité du système, nécessité dont ils n’ont pas et ne sauraient avoir conscience. Du reste, l’expérience nous montre amplement que la « gravitation » du système s’avère toujours plus forte que la volonté de l’individu. S’il advient qu’un individu manifeste une certaine volonté individuelle, il lui faut la dissimuler longtemps derrière l’anonymat du masque rituel pour avoir quelque chance de pénétrer dans la hiérarchie du pouvoir, et lorsqu’il s’impose dans cette hiérarchie et tente de réaliser sa volonté, tôt ou tard la « gravitation » le terrasse par son énorme force d’inertie et il est soit expulsé de la structure de pouvoir comme un corps étranger, soit obligé de renoncer progressivement à son individualité, de se confronter avec la « gravitation » et d’en devenir le serviteur, à peine différentiable de ses prédécesseurs et de ses successeurs (rappelons par l’exemple l’évolution de Husak ou de Gomulka). La nécessité de s’abriter constamment derrière le rituel et de s’y rapporter fait que souvent, même les représentants les plus éclairés de la structure de pouvoir sont, pour ainsi dire, « victimes de l’idéologie ». Ils ne font pas porter leur regard jusqu’au fond de la réalité « nue » et la remplacent toujours — même si ce n’est qu’au dernier moment — par la pseudoréalité idéologique (à mon avis, l’une des raisons pour lesquelles, en 1968, la direction de Dubcek n’a pas été à la hauteur de la situation est justement qu’elle n’est jamais parvenue, dans des situations de crise et dans les questions de « dernier recours », à se dégager complètement du monde de l’ « apparence »).

On peut donc dire que — en tant qu’instrument de communication à l’intérieur du pouvoir, ciment de sa cohésion interne — l’idéologie est dans le système post-totalitaire quelque chose qui dépasse le côté « physique » du pouvoir, qui l’assujettit dans une très large mesure et en assure donc la continuité.

L’idéologie constitue l’un des piliers de la stabilité interne du système, mais c’est un pilier construit sur les fragiles fondations du mensonge. C’est pourquoi elle ne s’avère efficace que tant que l’individu est disposé à vivre dans le mensonge.

En savoir plus sur http://www.contrepoints.org/2014/01/19/153746-vaclav-havel-defenseur-de-lindividu-et-de-la-verite#7QdwldIQheCV72Bc.99

 

 

 

 

 

 

 

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