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La nausée Par Stéphane Juffa © Metula News Agency

 

Cet article commence par une double constatation surprenante : les rédacteurs de la Ména situés au Moyen-Orient, y compris l’auteur de ces lignes, ont très peu publié de textes ces dernières semaines ; ils ne sont pas sujet à une déprime collective et n’ont pas entamé un mouvement de grève. Je suis même en situation d’ajouter que, tant Michaël Béhé à Beyrouth que Sami El Soudi et les Tsadik travaillent à plein volume. Béhé et El Soudi se lèvent chaque jour à l’aube pour vous, multipliant les kilomètres et les contacts afin de se tenir à jour de l’évolution de la situation.

Cependant, ils n’envoient pas de brouillons à la rédaction, et, lorsque nous nous parlons, ils évoquent un étrange phénomène de « saturation ». Jusqu’à tard hier soir, je ressentais la même impression et les mêmes effets, mais j’étais incapable de leur trouver une explication. Puis, vers une heure du matin, à l’occasion d’une conversation à trois, avec Jean Tsadik et Sami sur Skype, les choses se sont soudainement éclaircies.

En fait, ce sentiment de réplétion n’est pas engendré par des causes personnelles, mais il est le résultat de l’évolution politique récente de notre région et du monde. Après quelques appels à des confrères régionaux, hors de la Ména, ce matin, je peux vous assurer que nous ne sommes pas les seuls touchés et qu’il faut évoquer l’éventualité d’une épidémie.

Non que notre passion pour l’information se soit tempérée – et ce en aucune manière ! -, mais il s’est passé des choses graves au dehors. El Soudi a caractérisé l’occurrence de la façon suivante : « quand la baignoire fuit, on peut donner la raison de la fuite, mais lorsque l’eau jaillit de toutes les canalisation à la fois, ça n’est plus possible ». Jean de renchérir : « Depuis le Printemps égyptien, compte tenu des réactions américaine et européenne, il n’est plus loisible de discerner le moindre rationnel global à l’échelle des nations et des chefs d’Etats. Ce, pour la simple et suffisante raison, qu’ils ont abandonné toute logique dans le processus de prise de décisions ».

La nausée

Mauvais coup pour les analystes que nous sommes… nous nous trouvons contraints de commenter les microphénomènes, les conséquences perceptibles du chaos décisionnel, mais il n’y a plus moyen de dégager des orientations stratégiques, et, partant, d’envisager l’avenir autrement qu’avec une boule de cristal, parce que les gouvernements du monde se sont mis à faire n’importe quoi. Ils ont abandonné les règles de gouvernance, élaborées au fil des ans et répertoriées par la science politique. Et cela date du Printemps égyptien, en dépit du fait que cet évènement possède une portée intrinsèque qui n’aurait pas dû avoir la capacité d’influer sur le comportement des grandes puissances.

Et pourtant… Que fait l’OTAN à bombarder Tripoli ? Avec quoi cela rime-t-il ? Une guerre impliquant les nations signataires du Traité de l’Atlantique Nord, ça n’est tout de même pas la conséquence d’une discussion du café du commerce entre poivrots éméchés, au bout d’une soirée arrosée.

Nous ne prétendons pas que Mouammar Kadhafi soit un personnage respectable, ni que nous verserons une larme s’il disparait dans les combats, car ce personnage est un despote, un criminel et un sadique. Mais ce que nous disons, en revanche, c’est que la guerre de Libye ne répond à aucun critère stratégique suffisant pour décider d’engager l’OTAN dans une semblable aventure.

Kadhafi ne dérangeait pas le monde développé ; aussi, sa disparition ne fera-t-elle pas évoluer les intérêts de la civilisation, et, de plus, le risque est grand, de générer, par les armes, une situation moins favorable à l’Occident lorsque Tripoli sera tombée.

Pire que cela : aucun des analystes avec lesquels nous discutons n’est capable, ne serait-ce que de proposer un pronostic quant au type de régime et de leader qui remplaceront le « guide suprême ». Or on ne se lance pas dans un conflit dans ces conditions. Pas quand on est un pays en voie de développement pour une dispute frontalière, et, a fortiori à la puissance dix, quand on représente l’alliance militaire la plus puissante du globe.

Notre confrère Claude Moniquet, avec lequel j’ai pris le petit déjeuner la semaine dernière à Bruxelles, m’affirmait, non sans un certain humour, que c’est parce que BHL s’était fait tailler un nouveau gilet pare-balles, et qu’il voulait l’étrenner, que la Guerre de Libye a été déclenchée. Henri Lévy aurait ensuite persuadé Nicolas Sarkozy de l’urgence absolue qu’il y avait à sauver les « civils de Tripolitaine », lequel, à son tour, a convaincu les Britanniques, puis leurs alliés américains, puis l’OTAN, etc.

La guerre contre Kadhafi a cela de bien, du point de vue des dirigeants occidentaux, qu’elle n’a pas fait le moindre mort, ni le moindre blessé dans les rangs de la coalition depuis le début de l’intervention. Or l’on sait que les opinions publiques des pays participants n’ont rien contre la guerre, à condition de ne pas avoir à entendre chaque semaine le bilan de leurs soldats tombés au combat. Ah si seulement on pouvait imposer les mêmes règles d’engagement en Irak et en Afghanistan, se met-on à rêver à Washington et à Londres, on s’assurerait de milliers de voix à l’occasion des prochaines consultations électorales.

Serait-ce, dans ces conditions, la rue qui déciderait des guerres que l’on peut faire et de celles auxquelles il faut renoncer ? Moniquet appelle cela la gouvernance de la rue, moi, la massocratie. Ce qu’il y a de certain, c’est que la rue n’est ni préparée, ni suffisamment renseignée, ni, encore, raisonnablement protégée des affects émotionnels pour conduire les affaires d’un Etat. Ce qui entraine des décisions catastrophiques, d’un point de vue stratégique, mais également pour la préservation des intérêts des nations concernées dans notre partie du monde.

Il vaut mieux ne pas confondre la démocratie directe et la non-gouvernance, lorsque le chef d’un Etat répond aux attentes immédiates de ses administrés, plutôt que de conduire une politique, qui est, par la force des contraintes, parfois impopulaire.

A chercher à flatter le plus grand nombre, on perd aussi la cohérence. Et, dès ensuite, par réaction en chaîne, on est amené à suivre un narratif plutôt que la conjoncture, puis, toute relation entre un fond de moralité et les actions politiques que l’on est amené à prendre. On passe ainsi de l’art de gouverner, à l’improvisation totale et permanente ; et, de plus, on devient terriblement fragile face aux sollicitations de toutes parts.

Qu’est-ce que le civil d’Alep a de moins que celui de Tobrouk ? Outre le fait que celui de Tobrouk ou de Bengazi voit ses intérêts sécuritaires gérés et organisés par un gouvernement intérimaire à la tête d’une force armée, et qu’il est donc moins « civil » que celui d’Alep.

Mais où sont donc passés Bernard Henri et Sarkozy ? Par quel prodige se permettent-ils de ne pas expliquer la différence entre Alep et Tobrouk aux Français ? Aux pilotes français de Mirages, également, auxquels on ordonne de bombarder Tripoli, sans qu’aucune occurrence à caractère urgent, stratégique ou immédiat, ne justifie une telle prise de risques ; pour les victimes collatérales qu’ils tuent, s’entend.

La partie civilisée de la planète est lâche, dévoyée et hypocrite. De plus, elle est extrêmement mal gouvernée par des dirigeants largement irresponsables. Le monde libre n’a, probablement, jamais traversé une crise de leadership de cette gravité.

Car, sur le plan stratégique, il existe bien une menace effroyable qui plane sur l’Occident, mais elle se situe à Téhéran, non à Tripoli. Il existe effectivement des autocrates fourbissant des missiles balistiques, à grands renforts de milliards d’euros, possédant la portée exactement nécessaire pour frapper n’importe quelle cité du Vieux Continent, une portée beaucoup trop longue, soit dit en passant, pour inquiéter Jérusalem ou Tel-Aviv.

Or, si la partie civilisée de la planète ne réagit pas, et si les Israéliens ne le font pas, une fois de plus à sa place, Khamenei et Ahmadinejad possèderont bientôt l’arme absolue. Et leur « république » islamique inquiétera alors directement l’Europe, qui ne possède à l’heure actuelle aucune parade militaire capable de s’opposer à cette menace. Las, les dirigeants des pays concernés ne réagissent pas, ou alors, d’une manière absolument inadaptée à la vitesse de développement des systèmes militaires perses !

D’un point de vue stratégique, on ne peut pas se permettre de chasser chaque despote et chaque satrape de son trône ; c’est la raison pour laquelle, il convient de laisser courir les dictateurs qui ne se trouvent pas sur un itinéraire de collision avec le nôtre, pour s’occuper de ceux dont c’est le cas.

Dans le cadre de cette considération, la pression exercée par le monde civilisé contre Téhéran devrait se situer sur une phase ascendante, destinée à véhiculer un message clair : soit vous mettez un terme à votre programme de militarisation de l’atome, soit nous interviendrons avant que vous ne l’ayez rendu opérationnel.

Ne pas appliquer cette pression politique, maintenant, ne participe pas d’une erreur corrigible, mais d’une faute de gouvernance, de nature à mettre en péril la partie la plus civilisée de la Terre, en lui imposant de coexister et de synchroniser, à l’avenir, ses décisions globales avec celles de tyrans sanguinaires, hostiles et violents.

L’abandon du Liban aux ayatollahs et aux Alaouites syriens, sans combattre et sans même tenter de les en dissuader par des moyens politiques, constitue une autre méprise stratégique fondamentale. Une faute à nouveau conditionnée par la crainte de la vox populi, qui se rappelle des soldats de l’Ouest, morts et blessés dans les années 80 à Beyrouth, lors d’attaques suicides de kamikazes du Hezbollah.

Les conclusions tirées par les divers états-majors auraient dû être de « mieux protéger les camps militaires installés au Liban » ; elles ont malheureusement été de « ne plus jamais s’engager dans le bourbier libanais ». Une faute qui a non seulement contribué à « lancer » les Fous d’Allah sur la scène terroriste internationale, mais encore, qui a consacré la réussite de l’action terroriste face à la démocratie et à ses partisans.

Mais ça n’est pas en s’abstenant de regarder la réalité qu’elle évolue en votre faveur ; aussi, l’inaction coupable des nations développées conduit inexorablement le pays aux cèdres vers une altercation armée majeure, tant les fondements de la dictature chiite et ceux des pro-occidentaux sont incompatibles. Viendra le jour, et il est proche, où pour protéger sa sécurité, l’Europe n’aura d’autre choix devant elle, que celui d’envoyer ses soldats bouter les irano-islamistes hors du Liban. Et ce jour-là, c’est par milliers que l’on alignera les cercueils des soldats.

L’Europe et l’Amérique se racontent des histoires, que les intellectuels et les journalistes colportent de foyer en foyer. Les télévisions françaises sont devenues irregardables, les journaux illisibles, médiocres et sans rapport avec les évènements qu’ils retracent. Je rencontre de plus en plus de personnes éduquées, à l’occasion de mes tournées de conférences, qui ne regardent plus aucune chaîne de TV française, et qui s’abstiennent de lire la presse. Ils se tiennent au courant en consultant des sources d’information étrangères sur le Net.

On ne peut ressentir que de la nausée en mesurant la distance qui sépare nos confrères franciliens de la réalité qu’ils commentent, au Liban, en Israël, en Palestine, en Syrie et à Gaza, etc. Et pas le moindre Zola en vue, l’ombre d’un Camus à l’horizon pour s’élever au-dessus du pack et rétablir la décence.

Cette situation n’est possible qu’en l’absence de forces politiques vives. En France, la gauche s’est effondrée depuis longtemps, et il n’y a plus que les naïfs incurables, pour croire que les icebergs gesticulants, que sont Hollande, Royal ou Aubry représentent quelque chose d’assimilable aux valeurs de la démocratie sociale.

Côté droite traditionnelle, le Président Sarkozy se trouve en plein crash, et le recours au chiraquien Juppé au Quai d’Orsay ne fera qu’accélérer sa chute. Sarko a soudain changé de clientèle, tournant le dos à ses « amis israéliens », pour juger que le rapprochement Fatah-Hamas était une bonne chose.

Sarkozy ne passera pas le 1er tour des présidentielles, et si son épouse possède une quelconque influence sur lui, elle le convaincra de ne pas briguer un nouveau quinquennat, et d’éviter ainsi la honte de la débâcle. Tout se passe, en France et en Europe, comme si les courants modérés avaient décidé de faciliter la tâche des formations extrémistes, à commencer par l’incapacité des gouvernants d’infléchir le creusement de la dette et de rétablir l’autorité de l’Etat sur les zones de non droit. C’est évidemment plus facile en Libye, depuis des avions desquels on ne distingue pas sur qui on ouvre le feu. Mais la situation ne cesse de se détériorer, et l’incapacité du Président en place fait miroiter l’illusion Marine, et son cortège de solutions radicales, simplistes, périlleuses et inapplicables.

Quant à Nicolas Sarkozy, il se murmure que sa nouvelle posture, de plus en plus hostile à Israël, se serait imposée de manière trop abrupte pour être spontanée. Il se susurre, dans les mêmes milieux, incluant des gens de l’UMP, que les bailleurs de fonds arabes, auxquels la France fait de plus en plus appel pour entretenir sa dette, ne se contenteraient pas des seuls intérêts que leur remboursent les contribuables tricolores ; ils assortiraient leurs prêts de conditions politiques, passant par l’obligation d’isoler Israël et de la stigmatiser sans répit.

Il nous est difficile d’écarter cette hypothèse d’un simple coup de manche, connaissant la façon dont Saddam Hussein avait acheté la sympathie de députés et de dirigeants européens, notamment français, contre espèces pimpantes et trébuchantes. Bien entendu, la justice hexagonale n’a jamais inquiété les bénéficiaires des largesses du tyran pendu. Et ces politicards indélicats n’ont jamais tari de critiques acerbes et racistes à l’encontre de l’Etat hébreu.

L’Elysée et le Quai en sont à exiger, d’une voix plus forte que les autres chancelleries européennes, des progrès dans le dialogue israélo-palestinien, menaçant frontalement Jérusalem de voter en faveur de la proclamation de la Palestine, à l’ONU, si Netanyahu ne fait pas montre de la volonté de procéder à des concessions territoriales. Ignorée par Jérusalem, rabrouée par Washington, la proposition Juppé, étrangement calquée sur l’initiative saoudienne, a été maintenue.

A noter la posture remarquable de l’Allemagne de Merkel, qui a refusé de suivre les Anglais et les Français dans la croisade libyenne, et qui, de plus, a informé Mahmoud Abbas qu’elle ne soutiendrait pas une initiative partant de Ramallah, appelant les Nations Unies à reconnaître l’Etat de Palestine.

Sinon, nausée. Médiocrité, improvisation et nausée ! Au point de combattre Kadhafi afin de démontrer son soutien pour les populations arabes. Quel rapport ? Le Printemps égyptien a fait long feu, les pays civilisés ont omis de le dire. L’excision, qui mutilait déjà, selon l’OMS, 96% des Egyptiennes, aurait encore augmenté après la révolte de la place Tahrir. Les agressions sexuelles quotidiennes affectent plus de 50% des mêmes Egyptiennes, sans qu’il ne se trouve un candidat à la présidence, un cinéaste, un écrivain, un homme de théâtre, un médecin, dans le pays des pharaons et en Occident pour dénoncer ces crimes, et pour exiger que l’on mette fin au supplice de l’excision, qui touche désormais pratiquement toutes les femmes dans l’empire du delta du Nil.

Ces hommes sont des barbares, et la démocratie ne se construit pas sur un lit de clitoris arrachés. Tous les observateurs le savent parfaitement, mais nous serons encore une fois les seuls à le dire. Grand bien nous fasse, et que l’on ne confonde surtout pas l’énonciation de la vérité avec quelque forme que ce soit de racisme ou d’islamophobie, je pourrais m’emporter.

Israël demeure l’un des derniers pays où la politique n’est pas absolument exempte de reliquats de vérité ; ce doit être son inquiétude sécuritaire qui veut cela, non que nous ne connaissions pas une crise de leadership tout aussi alarmante que dans le reste du monde libre.

Mais Israël n’excise pas, elle n’envoie pas ses chars démembrer ses citoyens comme en Syrie, elle n’a pas participé à un génocide, comme la France, en 1994 au Rwanda, ni à aucun massacre de quelque sorte fût-il. Israël n’est coupable d’aucun péché originel, et si elle n’est pas une vierge immaculée, elle est infiniment plus décente que tous ceux qui lui prodiguent des conseils en se prétendant ses amis.

Israël ne doit pas céder à la pression des impotents sans morale, cherchant à compenser leur médiocrité en faisant pression sur les Juifs. Céder, ce serait admettre qu’il existe un lien quelconque entre la Place Tahrir et l’Etat hébreu ; ce serait reconnaître l’absurdité que la barbarie en marche au Caire ouvrirait une fenêtre d’opportunité donnant sur la paix. Céder, ce serait reconnaître que nous nous trouvons dans le camp de l’injustice ; céder, ce serait commencer de payer pour des fautes que nous n’avons pas commises. Mais céder, surtout, depuis l’accord OLP-Hamas, ce serait risquer d’amener des djihadistes génocidaires à neuf kilomètres du centre de Tel-Aviv, et cela, que l’on soit un Israélien de droite ou de gauche, c’est absolument exclu.

Les choix stratégiques du monde libre ne sont plus dictés par la logique, certes ; mais cela rend ces choix d’autant plus inattendus et dangereux. Au temps pour ceux qui pensaient que les gouvernements étaient désormais protégés du jugement arbitraire d’une poignée d’hommes ! Ceux-là déchantent. Le monde avance, puis il recule et s’immobilise. L’essentiel étant d’être toujours là lorsqu’il se remettra à progresser.

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