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Les mille et un crimes de Saddam Hussein.

Les mille et un crimes de Saddam Hussein

LE MONDE | 28.09.2002 à 14h57 • Mis à jour le 19.10.2005 à 11h29 | Par Jean-Pierre Langellier

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Certains épisodes résument une vie. Ce jour-là, le 18 juillet 1979, la fine fleur du parti Baas est réunie à Bagdad, dans la grande salle Khulde (« éternité »). Des caméras sont en place. Saddam Hussein, uniforme et cigare, monte à la tribune. Deux jours plus tôt, son cousin, le général Al-Bakr, chef nominal du régime, a enfin consenti, malade, à passer la main. Numéro deux et véritable maître du pays depuis 1968, Saddam peut devenir président. Mais certains caciques renâclent, ils aimeraient organiser une élection interne au parti.

Saddam, la mine triste, commence à parler. Il y a eu, dit-il, une trahison. Un complot tissé en Syrie, l’ennemie jurée. Saddam s’assied. De derrière un rideau, on fait venir Mohyi Abd Al-Hussein Mashadi, secrétaire général du conseil de commandement révolutionnaire, l’organe dirigeant. Torturé depuis plusieurs jours, il avoue avoir conspiré. Il égrène des dates, des lieux. Il livre la liste de ses complices. Dès qu’un nom est prononcé, des gardes s’emparent de l’accusé et l’entraînent hors de la salle. Si l’un proteste de son innocence, Saddam crie : « Itla ! Itla ! » (« Dehors ! Dehors ! »). L’auditoire est terrorisé.

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Soixante « traîtres » sont désignés et emmenés, dont vingt et un hauts dirigeants et certains des plus proches compagnons de Saddam, qui revient à la tribune. Il répète les noms. Il est ému. Des larmes glissent sur ses joues. Dans la salle, beaucoup pleurent avec lui, ébranlés et, surtout, soulagés. Puis l’assemblée éclate en applaudissements. Les quelque trois cents responsables épargnés sont éclairés sur les méthodes du chef. Et bientôt le pays tout entier, où circulent les cassettes vidéo de cette séance.

Arrive le châtiment : les membres du cercle dirigeant sont invités à figurer dans le peloton d’exécution. Dans les semaines qui suivent, des dizaines d’autres « traîtres » sont fusillés ou pendus. La direction du parti scelle son allégeance à Saddam par le pacte du sang. Saddam Hussein, ou la cruauté comme art de gouverner. Il en a décliné et enrichi toute la gamme : l’humiliation, la torture, l’assassinat.

Tahir Yahya, ancien premier ministre, militaire et intellectuel, est jeté en prison, où il mourra, après avoir, pendant des années, transporté dans une brouette la mauvaise soupe des détenus en criant, par dérision, de cellule en cellule : « Les ordures, voilà les ordures ! » Saddam aime raconter cette histoire, qui l’amuse. En 1980, l’ayatollah chiite Mohamed Bakr El-Sadr et sa sœur Amina Bint El-Huda, violée sous les yeux de son frère, sont torturés à mort à Bagdad : on plante des clous dans la tête du chef religieux et on lui brûle la barbe. Avant d’être exécuté en 1990, pour avoir contredit Saddam, le général Al-Hazzaa a la langue coupée ; pour faire bonne mesure, son fils est assassiné, les maisons familiales détruites, sa femme et les autres enfants jetés à la rue.

La cruauté de Saddam doit être connue, montrée, voire mise en scène. Elle est une méthode de gouvernement. Elle atteste son pouvoir et rappelle sa puissance aux oublieux. Les corps des suppliciés sont rendus aux familles pour que nul n’ignore leur sort. En 1969, quatorze Irakiens – dont neuf juifs – sont pendus en public à Bagdad, place de la Libération, pour « complot sioniste ». Leurs cadavres restent exposés pendant plus de vingt-quatre heures, tandis que de hauts responsables s’adressent, sur fond de gibets, à une foule de 200 000 personnes. Autre pendu de Bagdad, le 15 mars 1990, Farzat Bazoft, journaliste à l’hebdomadaire britannique The Observer.

Saddam applique à la lettre les préceptes de son maître à penser, le syrien Michel Aflak, cofondateur, en 1940, du Baas, parti nationaliste panarabe, socialiste et vaguement fascisant. « L’idée combattue, recommandait cet instituteur chrétien, n’existe pas par elle-même : elle est incarnée dans la personne physique qui doit donc être physiquement éliminée pour que l’idée disparaisse aussi. » Sans doute a-t-il également en tête l’exemple de Staline, qu’il vénère. Et il garde à l’esprit le souvenir de son oncle, Khayrallah Tulfah, qui l’éleva, et qui écrira un texte, publié en 1981, intitulé : « Trois choses que Dieu n’aurait pas dû créer : les Perses, les juifs et les mouches. »

Saddam, en arabe, signifie « choc violent ». C’est dire que cet enfant n’est guère désiré lorsqu’il voit le jour, le 28 avril 1937, au village d’al-Awja, près de Takrit, une cité misérable, aux masures et aux rues de terre battue, sur la rive droite du Tigre, à 160 kilomètres de Bagdad. Takrit où était né, huit siècles plus tôt, le preux Saladin, vainqueur respecté des Francs à Jérusalem. La mère de Saddam, épuisée par trop de couches, et veuve, s’est remariée à son beau-frère, un paysan brutal qui maltraite le gamin. Saddam évoquera plus tard, amer, son enfance pauvre et difficile : « A l’aube, mon beau-père me sortait du lit en hurlant : « Debout, fils de pute, va t’occuper des moutons ! » »

Il n’ira à l’école qu’à dix ans, pris en charge par l’oncle Khayrallah, virulent nationaliste. C’est un enfant solitaire et féroce qui – racontera l’un de ses camarades d’alors – portait toujours avec lui, cachée sous sa djellaba, une tige de fer : « Il s’en servait pour tuer les chiens. » Une photo de lui, prise à neuf ans, frappe par la dureté du regard. Il porte encore aujourd’hui le tatouage de son clan, reçu enfant, trois points bleu sombre, alignés près du poignet, signe de son humble origine. C’est tout un symbole. Car, sur cette terre chargée de violence, Saddam Hussein est resté, dans la pure tradition bédouine, un vrai fils de Takrit, intelligent, retors et cynique, un chef de clan loyal envers sa seule famille, un patriarche dont la parentèle mafieuse accapara d’abord par la force les fermes de sa région avant de s’approprier une partie des richesses d’une nation tenue en otage. Saddam, en bon parrain, adore bien sûr le film de Coppola, qu’il se fait souvent projeter.

On est loin de la doctrine égalitaire du Baas. Loin aussi de l’image flatteuse dont Saddam sut longtemps jouer, et qui le présentait en Occident comme un modernisateur laïc en terre d’islam. Les ambitieux programmes de développement – routes, écoles, hôpitaux – se sont évanouis, dans un pays que les convoitises régionales de son chef ont, d’une guerre du Golfe à l’autre, conduit à la ruine.

D’autres images symboliseront pour longtemps le règne de Saddam : les cadavres des soldats iraniens gazés dans les marais, les corps des enfants kurdes d’Halabja, gazés eux aussi (8 000 morts en mars 1988), treize ans après les bombes au napalm lâchées sur deux autres villes kurdes. La mégalomanie de Saddam Hussein est proprement babylonienne. Son portrait est omniprésent, dans chaque bureau, chaque échoppe, chaque maison.

Les fresques murales le représentent soldat, ouvrier, paysan, cavalier au cimeterre, ou dans un char antique. Un film de six heures sur sa vie a été produit par Terence Young, plus connu pour avoir réalisé trois « James Bond ». La télévision diffuse les poèmes et les chants qui lui sont dédiés : les chantres du régime le comparent au Soleil et à la Lune, à l’eau des deux fleuves (Le Tigre et l’Euphrate). Une brique sur dix du plus célèbre site historique irakien, en restauration, est gravée du nom de Saddam. Il est le « Grand Oncle » qui, en flattant son peuple, se flatte lui-même : « Vous êtes le sel de la terre, la fontaine de la vie, le sabre de la mort… »

A 65 ans, il soigne son apparence, teint ses cheveux, évite de montrer qu’il boite légèrement à cause d’un vieux problème de vertèbre. Le culte qu’on lui rend est une stratégie politique. Comme l’écrit Mark Bowden dans le magazine The Atlantic Monthly d’avril : « La répétition de son image, de son nom, de ses slogans, de ses vertus, de ses exploits crée le sentiment que son pouvoir est inévitable, irrécusable, hors d’atteinte. » Le narcissisme dilaté de Saddam s’accompagne d’une constante paranoïa. Il change fréquemment de lit, fait goûter sa nourriture et, pour donner le change, trois repas par jour sont préparés pour lui dans chacun de ses vingt palais.

Ses ennemis sont, il est vrai, légion. Comme tous les despotes, isolés et craints, il ne voit et n’entend que ce qu’il veut. L’orgueil a vicié son jugement, emprisonné sa pensée, réduit les atouts de ce joueur qui, de défi en refus, aime tester l’ennemi. Il pose en héritier de Babylone, exalte la culture arabe et dit descendre de Fatima, la fille du Prophète. Mais il n’a jamais eu la puissance d’un nouveau Nabuchodonosor, et n’aura jamais la noblesse d’un Saladin moderne.

Jean-Pierre Langellier

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