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Le jour où les Européens nous ont lâchés, par Richard Perle
Le Figaro, 12 septembre 2006

Richard Perle (DR).

La plupart des Américains se souviennent de l’endroit où ils se trouvaient quand les terroristes ont frappé, le 11 septembre 2001. Moi, j’étais en France, profitant des quatre derniers jours d’un été en Provence, en train de parler au téléphone avec un collègue à Washington. Nous tentions d’organiser une réunion du « Pentagone Advisory Group » prévue pour le 17.

« Mon Dieu, s’écria-t-il au moment où la nouvelle clignota sur son écran de télévision, un avion s’est écrasé sur le World Trade Center ! »

En quelques minutes, les images du second avion percutant la seconde tour étaient diffusées. À ce stade, il était clair qu’une attaque terroriste sans précédent était en cours à New York et, je l’apprendrais bientôt, dans ma bonne ville de Washington.

Au fur et à mesure que l’information se répandait, je reçus une volée d’appels téléphoniques ; en provenance d’amis à travers tout le pays : d’un collègue évacué de la Maison-Blanche qui se rendit dans mon bureau, tout près de là, pour travailler sur ce qui allait devenir le premier communiqué du président ; de mon fils, étudiant en droit ; de mes voisins de Provence, qui n’auraient pas pu être plus compatissants, plus enclins à nous aider. Les États-Unis étaient devenus la victime d’une campagne de terreur contre la civilisation occidentale. Le flot de sympathie, le soutien et les encouragements aux victimes, était profondément émouvant.

Alors quand tout cela a-t-il changé ? Quand est-il devenu impossible de dire, comme Le Monde, « Nous sommes tous américains » ? Quand a germé l’idée selon laquelle la politique étrangère des États-Unis avait transformé la victime du 11 Septembre en une menace pour la paix et la sécurité mondiales ?

Les Européens critiques des États-Unis, tout spécialement le président Chirac et son fidèle premier ministre, affirment que le basculement s’est produit avec la guerre contre Saddam Hussein. Pour ma part, je crois que tout a commencé quand l’Amérique a décidé de répliquer après une décennie d’inaction face à des actes répétés de terrorisme contre nos ambassades, nos navires, nos infrastructures et nos citoyens.
Le retournement a commencé quand nous avons pris notre défense plus au sérieux, quand nous avons décidé d’en finir avec les platitudes creuses sur la capacité du droit et des institutions internationales à nous protéger contre des extrémistes musulmans rêvant d’un univers islamique pour lequel ils tueraient dans des proportions prodigieuses, et seraient tués. Cela a commencé quand les Américains victimes ont décidé de se dispenser de la compassion des autres.

Dominique de Villepin a déclaré récemment :

« C’est le devoir de l’Europe de montrer que le choc des civilisations n’est pas inévitable. Personne ne respecte plus cette sagesse, héritée de notre histoire, mieux que nous, Français et Européens. »

Il reste à savoir quelle politique, française ou européenne, découlera de cette prétendue sagesse autoproclamée. Au cours des hostilités récentes entre Israël et l’organisation terroriste contrôlée par l’Iran – le Hezbollah, Villepin, croassant à propos des vertus de l’« écoute » et du « dialogue », était prêt à soutenir un cessez-le-feu de l’ONU en déployant au Liban des milliers de Casques bleus. Mais une fois que la rhétorique emphatique a laissé place à la réalité, la France a d’abord proposé des centaines de soldats, pas des milliers. Son leadership devra désormais être partagé avec l’Italie, qui a mis à disposition une force plus substantielle. Aucun Casque bleu, qu’il soit français ou originaire d’un autre pays d’Europe, n’entreprendra d’enlever au Hezbollah les milliers de missiles qu’il possède toujours après en avoir tiré des milliers contre les villes israéliennes.

Dans l’évaluation de Villepin figurait implicitement l’idée que nous affrontons désormais, et que nous devons tenter d’éviter, un choc des civilisations. Cependant, pour qu’il tel choc se produise, encore faudrait-il qu’il existe bien deux civilisations. Dans ce combat que le président Bush a eu raison de baptiser guerre, il n’y en a qu’une. Les kamikazes du Hezbollah, du Hamas et d’al-Qaida ne constituent en aucune façon une civilisation. Ce sont des fanatiques galvanisés par la conviction que Dieu les a chargés de faire la guerre sainte à l’Occident, à ses institutions, à ses croyances et à ses valeurs. Ils manipulent de jeunes musulmans découragés qui ont été recrutés pour le djihad par des mollahs fanatiques et financés, via l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, par un flot de pétrodollars.

L’« écoute » est sans objet, le « dialogue » est une perte de temps et, pire encore, une dangereuse auto-intoxication. Il existe certes des problèmes graves dans le monde musulman et en particulier dans le monde arabe. Et les musulmans ont eux-mêmes été des victimes. Dès les premiers jours de la campagne d’extermination contre les musulmans de Bosnie, j’avais rassemblé des amis, dont beaucoup sont régulièrement raillés comme des utopistes néo-conservateurs, et nous avions lancé un mouvement en faveur d’une intervention internationale pour stopper les massacres.

Il était manifeste que seule une force d’interposition était capable d’arrêter les tueries. Mais après avoir déclaré que les guerres balkaniques étaient l’affaire de l’Europe, les Européens ont échoué à prendre des mesures sérieuses, leur préférant un embargo de l’ONU qui a laissé les Musulmans sans défense et une « force » de l’ONU qui est restée l’arme au pied pendant que des dizaines de milliers de civils innocents étaient assassinés. Il a fallu attendre que les États-Unis prennent la tête d’une intervention pour que les massacres prennent fin, action qui serait réitérée plus tard au Kosovo.

J’affirmais à l’époque que l’indifférence des Européens au massacre des Musulmans rendrait plus probable ce choc des civilisations contre lequel le professeur Samuel Huntington nous avait mis en garde. Mais ce qui s’est dressé une décennie plus tard pour faire la guerre à l’Occident, c’est un mouvement fanatique qui, loin de les refléter, exploite les appréhensions et le mécontentement des musulmans. Une large part, mais certainement pas l’essentiel, de cette rage des musulmans reflète une triste vérité : mis ) part en Irak, les Arabes vivent essentiellement sous des dictatures corrompues qui n’ont guère à offrir, sauf pour une petite élite. Il y existe peu d’industrie au-delà de la production pétrolière, peu de perspectives de développement professionnel, peu d’exposition aux cultures étrangères.

Le filet d’informations qui y pénètre est soit faussé, soit de la propagande pure et simple : jurant que le 11 Septembre était un complot israélien, que les États-Unis volent le pétrole des Arabes, que les Israéliens tuent délibérément des civils palestiniens… Les dictateurs arabes, et bon nombre d’imams à leur solde, enflamment les passions de la « rue » contre Israël et les États- Unis, subterfuge destiné à protéger leurs régimes.

Pour calmer ce mécontentement, l’Administration Bush s’est efforcée d’encourager le progrès de la démocratie dans le monde arabe. On a faussement accusé le Président de vouloir imposer cette démocratie par la force, de chercher à refaire le monde à l’image de l’Amérique. En vérité, l’objectif américain est bien plus modeste : apporter une dose de responsabilité et d’ouverture à des millions d’Arabes. C’est une lourde tâche pour laquelle nous ne pouvons compter sur le moindre soutien de la part des Européens. Dans leur « sagesse », ces derniers préfèrent la parlote à l’action, et le statu quo au progrès démocratique.
Richard Perle est ancien président du Defense Policy Board du Pentagone et fut Secrétaire d’État adjoint à la Défense (1981-1987).