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Alain Dieckhoff: « La communauté juive de Palestine dans l’entre-deux-guerres :consolidation et confrontation » (1994). Ressources documentaires sur le  génocide nazi / Documentary Resources on the Nazi Genocide © Michel Fingerhut, auteurs et éditeurs, 1996-2000.

Alain Dieckhoff*:
La communauté juive de Palestine dans l’entre-deux-guerres : consolidation et confrontation
in Les cahiers de la Shoah n° 1, 1994. ISSN 1262-0386 © Les Éditions Liana Levi, 1994
Conférences et séminaires sur l’histoire de la Shoah, Université de Paris I, 1993-1994
Reproduction interdite sauf pour usage personnel – No reproduction except for personal use only


Nous remercions vivement Alain Dieckhoff et les Éditions Liana Levi de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.


Les deux guerres mondiales ont profondément marqué le Proche-Orient, et en particulier cette région méditerranéenne située entre le Liban et le Sinaï que les Arabes appellent Palestine (Filastin) et les Juifs Terre d’Israël (Eretz Israel).

La défaite militaire de l’Empire ottoman, qui avait lié son sort à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie au cours du premier conflit mondial, mettra fin à une suzeraineté ottomane de quatre siècles et permettra l’intrusion des puissances européennes qui s’emploient à définir des sphères d’influence marquées par des frontières fixes.

Quant à la Seconde Guerre mondiale, si elle ne modifie pas le découpage territorial antérieur, elle va en revanche affaiblir de façon décisive la France et la Grande-Bretagne qui abandonneront la région pour laisser la place à des gouvernements pleinement souverains.

En l’espace de trente années, le Proche-Orient aura donc rompu avec les emprises impériales pour accéder à l’indépendance, une indépendance qui ne met pas pour autant fin aux troubles régionaux.

En effet, les différents États arabes sont profondément hostiles à un nouveau venu sur la scène politique, l’État d’Israël, un État dont ils ont tenté, en vain, d’empêcher la naissance par la guerre; un État qui, bien qu’officiellement créé en 1948, a été progressivement bâti pendant l’entre-deux-guerres.

Cette période bornée par les deux conflits mondiaux fut en effet déterminante pour le mouvement national juif qui avait vu le jour dans la dernière décennie du XIXe siècle sous la houlette de Theodor Herzl.

Le renforcement du Yishuv sous le mandat britannique

Que représente le Yishuv (communauté juive de Palestine) en 1914 lorsque l’Empire ottoman entre en guerre?

85 000 personnes sur une population totale de 725 000 habitants.

La population juive est constituée de deux groupes bien distincts: le vieux Yishuv, rassemblant les Juifs pieux des quatre villes saintes (Jérusalem, Tibériade, Safed, Hébron), et le nouveau Yishuv formé de jeunes immigrants qui sont arrivés, chassés par les pogroms de Russie, à partir de 1881, pour fonder de nouveaux villages agricoles.

Si les 10 000 Juifs de la première vague d’immigration (1881-1903), qui finissent très rapidement par être récupérés par le système philanthropique mis en place par le baron de Rothschild, se révèlent incapables de jeter les bases d’une vie nationale rénovée, il en ira autrement des 40 000 immigrants de la deuxième aliyah (1904-1914), qui se réclament des idéaux du populisme ou du marxisme.

Ceux-ci établiront, en effet, les fondations du futur État d’Israël.

Dès 1909 sont créés des villages coopératifs, préfigurations des kibboutzim et des mochavim qui essaimeront en Palestine après la Première Guerre.

Associations de travailleurs agricoles et organisations paramilitaires d’autodéfense (Bar Giora puis Hashomer) voient le jour à la même époque.

Enfin, dès 1905, naissent les premiers partis politiques — de tendance socialisante –, le Poalei Tzion (Ouvriers de Sion), qui adhère au « marxisme sioniste » de Ber Borokhov, et le Hapoel Hatzaïr, (Jeune Ouvrier) défenseur d’un socialisme plus populaire et tolstoïen.

Cette infrastructure reste toutefois bien fragile et la Première Guerre mondiale affaiblira considérablement le Yishuv.

Arrestations, persécutions et bannissements touchent de plein fouet la population juive qui tombe à 56 000 à la fin du conflit.

Mais si la guerre fut particulièrement négative pour le Yishuv sur le plan interne, ses conséquences internationales seront incontestablement positives pour l’évolution du mouvement national juif.

Dès 1915, le leader sioniste Haïm Weizmann, convaincu que la Grande-Bretagne sortira victorieuse de l’affrontement avec les puissances centrales, entreprend de convaincre les élites politiques britanniques de soutenir la cause sioniste.

Dans un premier temps, ce lobbying n’a guère de succès.

L’accord Sykes-Picot de mai 1916 ignore complètement les prétentions sionistes puisqu’il prévoit un partage colonial du Proche-Orient en deux zones d’influence, l’une anglaise, l’autre française, la Palestine étant placée sous régime international.

Pourtant, à l’automne 1917, alors que le général Allenby a déclenché une offensive militaire vers Jaffa et Jérusalem, l’organisation sioniste obtient un succès diplomatique capital avec la fameuse déclaration du 2 novembre 1917, par laquelle le ministre des Affaires étrangères, Arthur James Balfour, affirme que la Grande-Bretagne considère favorablement l’établissement d’un foyer national juif en Palestine.

Comment expliquer cet engagement soudain du gouvernement anglais envers le sionisme ?

Essentiellement par une considération géostratégique.

La mainmise sur la Palestine est en effet jugée d’un intérêt prioritaire pour assurer la sécurité et la cohésion de l’Empire britannique.

Or un contrôle direct sur la région paraît désormais, alors que le mouvement d’émancipation des peuples gagne du terrain, de plus en plus impraticable.

Il devient en revanche autrement plus légitime s’il s’effectue au nom du respect du principe des nationalités avancé par le président américain Woodrow Wilson.

Sous prétexte d’établir en Palestine un foyer national juif, la Grande-Bretagne poursuit donc, de façon voilée, ses ambitions impériales.

Quant aux sionistes, ils ont ardemment besoin de ce parrain extérieur parce que leur propre faiblesse ne leur permet pas, pour l’heure, de mettre en oeuvre immédiatement leur programme d’émancipation nationale.

Un protectorat britannique est donc le meilleur gage pour permettre la consolidation du Yishuv.

Cette conjonction d’intérêts fonctionnera remarquablement pendant une bonne partie de l’entre-deux-guerres.

Ainsi, en février 1919, les porte-parole sionistes à la Conférence de la paix de Paris appuient-ils l’octroi du mandat sur la Palestine à la Grande-Bretagne.

Les puissances alliées se rangent à ce choix lors de la conférence de San Remo en avril 1920.

Désormais, la Palestine — réduite au territoire à l’ouest du Jourdain en 1921 — est administrée par un haut commissaire (le premier nommé sera sir Herbert Samuel, un des artisans de la déclaration Balfour).

La présence britannique est finalement officialisée par la Société des nations en juillet 1922 par un mandat qui est très largement en consonance avec les attentes sionistes.

Le mandataire a explicitement pour tâche de « placer le pays dans des conditions politiques, administratives et économiques qui permettront l’établissement d’un foyer national juif et le développement d’institutions d’auto-gouvernement ».

Il doit en outre « faciliter l’immigration juive et encourager l’installation compacte des Juifs sur les terres ».

Si le mandataire a des obligations politiques clairement définies vis-à-vis des Juifs (12 % de la population totale), ses devoirs envers les Arabes sont beaucoup plus limités: il doit simplement veiller à la préservation de leurs droits civils et religieux.

Cette asymétrie du mandat sera constamment critiquée par les leaders palestiniens (tant par les radicaux autour du mufti, Amin al-Husseini, que par les modérés de la famille Nashashibi) qui réclament l’application immédiate du droit à l’autodétermination dont la mise en oeuvre aurait bien entendu signifié la fin du rêve d’indépendance juive.

La période mandataire est donc caractérisée par deux tendances majeures: d’un côté, le Yishuv connaît, grâce à la bienveillance anglaise, un renforcement incontestable; d’un autre côté, les Arabes de Palestine font preuve d’intransigeance tant vis-à-vis des Juifs que des Britanniques.

C’est uniquement à la veille de la Seconde Guerre mondiale que les positions des différents acteurs changeront de façon notable.

Le mandat sur la Palestine avait prévu la constitution d’une Agence juive qui était appelée à coopérer avec la Grande-Bretagne pour faciliter l’établissement du foyer national juif1.

Cette institution deviendra peu à peu un quasi-gouvernement défendant les intérêts sionistes et représentant les Juifs de Palestine auprès de la communauté internationale. L’Agence juive, dont le poids politique sera encore renforcé en 1929 par son élargissement à des Juifs non sionistes, éclipse nettement deux autres organes spécialisés: l’Assemblée des élus (Assefat ha Nivharim), sorte de « Parlement des Juifs de Palestine » qui sera élu quatre fois au cours de la période mandataire et le Conseil National (Vaad Leumi), organe essentiellement administratif s’occupant des autorités locales, de l’éducation, de la santé, des affaires sociales…

Cette multiplication des institutions atteste de la vitalité d’une vie politique animée par quatre courants2.

La force dominante est représentée par le sionisme-socialiste qui réussit son unification en deux étapes (création de l’Ahdut Haavoda — Unité du travail — en 1919 puis du Mapaï — Parti des ouvriers d’Eretz Israel — en 1930).

La puissance de la gauche tient à son activisme pionnier (plus de 150 implantations fondées entre 1920 et 1939) et au contrôle qu’elle exerce sur deux institutions nées en 1920, la Haganah et la Histadrut.

La première, créée après les émeutes antijuives de Jérusalem, a d’abord une fonction purement défensive, mais le durcissement de la confrontation avec les Arabes la contraindra à adopter une posture de plus en plus offensive.

La seconde, dirigée par David Ben Gourion jusqu’en 1935, est bien plus qu’un simple syndicat de travailleurs.

Elle constitue en fait un véritable instrument de construction de l’État à venir, dirigeant un vaste secteur économique (kibboutzim, mochavim, entreprises), gérant la caisse d’assurance-maladie (Kupat Holim), prenant en charge les écoles du courant ouvrier, organisant les loisirs (associations sportives et culturelles, maisons d’édition, journaux).

La position centrale du sionisme-socialiste dans le Yishuv (42 % des voix à l’assemblée des Élus en 1931) se retrouvera à l’intérieur de l’organisation sioniste mondiale dans laquelle la gauche conquiert définitivement le leadership en 1933.

Cette victoire fut facilitée par l’alliance conclue avec les sionistes généraux, emmenés par Haïm Weizmann et qui, soucieux avant tout d’une concrétisation rapide de l’idée nationale juive, voyaient dans les pionniers socialisants les agents les plus dévoués de la cause sioniste.

Cette entente permettra aussi de circonscrire l’influence d’une troisième force politique à l’audience croissante, la droite révisionniste de Vladimir Zeev Jabotinsky (1880-1940).

Défenseurs d’un sionisme intégral (création immédiate d’un État juif sur les deux rives du Jourdain, primat absolu du nationalisme sur toute division de classe), les révisionnistes, bien implantés en Pologne, critiqueront fermement la direction sioniste, accusée d’être trop conciliante avec les Anglais et finiront, en 1935, par faire sécession de l’OSM.

La même stratégie de la dissidence se retrouve d’ailleurs en Palestine où les révisionnistes créent, en 1937, l’Irgun, une organisation militaire clandestine qui, rompant avec la prudence de la Haganah, se lance dans un terrorisme systématique contre la population arabe.

L’intransigeance patriotique caractérise aussi la dernière famille politique du Yishuv, le sionisme religieux, qui restera un mouvement très minoritaire, la grande majorité des orthodoxes juifs (représentés par l’Agudat Israel créé en 1912) étant fermement opposé au sionisme, tenu pour un mouvement de rébellion contre Dieu.

La structuration institutionnelle des années 20 était d’autant plus impérieuse que le Yishuv devenait une société de plus en plus étendue.

De 83 000 en 1918, la population juive passe à 164 000 en 1930 pour se monter à 463 000 en 1940 (durant la même période, la population arabe passera de 660 000 à 800 000 puis à 1,04 million).

Cette croissance est surtout le résultat des trois vagues d’immigration qui atteindront les rivages de la Palestine dans l’entre-deux-guerres.

La troisième aliyah (1919-1923) conduit en Palestine quelques 35 000 personnes, essentiellement des jeunes gens aux fortes convictions sionistes-socialistes qui, animés par l’idéal pionnier (halutziut), s’engageront activement dans la construction du pays juif. Ils seront à l’origine, en 1921, du premier kibboutz (Ein Harod) et du premier mochav (Nahalal). Les quatrième (1924-1928) et cinquième (1929-1939) aliyot sont de nature fondamentalement différente puisqu’elles sont composées de réfugiés qui arrivent en Palestine sous la contrainte exclusive de l’antisémitisme.

Les 80 000 immigrants de la quatrième aliyah sont, dans leur majorité, des Polonais issus des classes moyennes, chassés par les mesures économiques discriminatoires des dirigeants de Varsovie.

Si ces immigrants contribuent au développement du petit commerce et de la construction urbaine, leurs investissements non directement productifs alimenteront une sévère dépression économique qui touchera le Yishuv de 1926 à 1929.

La crise sera telle qu’elle incitera de nombreux nouveaux arrivants à retourner en Europe. Mais la pression au départ devient de plus en plus forte et plus de 180 000 Juifs débarquent en Palestine au cours des années 30, apportant avec eux capitaux et savoir-faire qui permettront une modernisation de la structure économique du Yishuv.

Plus de 40 000 proviennent d’Allemagne et d’Autriche, la moitié d’entre eux dans le cadre de l’accord de Haavara (« transfert ») conclu entre l’Organisation sioniste et le Troisième Reich en 1933.

Ce compromis rencontrera une forte opposition tant de la part de groupes juifs de diaspora, qui étaient engagés dans une campagne de boycott des produits allemands, que de formations sionistes qui considéraient tout contact avec l’Allemagne nazie comme immoral et déshonorant.

Cet accord était en revanche défendu d’un point de vue pragmatique par Ben Gourion et ses pairs parce qu’il favorisait l’immigration de Juifs persécutés avec leurs biens (30 millions de dollars furent ainsi transférés).

Avec la montée du nazisme et d’autres autoritarismes en Europe orientale, les révisionnistes de Jabotinsky et le mouvement kibboutznik, conscients de l’urgence de la situation, constituèrent des réseaux d’immigration illégale (aliya bet) qui permettront de faire venir 15 000 réfugiés entre 1934 et 19393.

L’Agence juive, sous la direction de Ben Gourion, aura d’importances réserves envers cette politique plus activiste, à la fois par souci de maintenir des relations correctes avec les Anglais et par crainte de perdre le contrôle du choix des immigrants.

Elle n’abandonnera ses réserves qu’à la veille du déclenchement de la guerre.

Pendant l’entre-deux-guerres, et surtout durant les années 30 où l’antisémitisme devient une véritable machine à expulser les Juifs d’Europe, la communauté juive de Palestine devient donc une réalité tangible avec laquelle tout le monde doit désormais compter, à commencer par les Arabes.

La consolidation du Yishuv ne les amènera toutefois pas à une attitude conciliatrice mais, au contraire, à une radicalisation grandissante.

L’inévitable collision avec le nationalisme arabe

Dès le départ, les Arabes de Palestine contestent le dispositif mandataire: à leurs yeux la Grande-Bretagne doit respecter les termes de la correspondance échangée en 1915-1916 par le haut commissaire britannique au Caire, sir Henry MacMahon, et le chérif Hussein de La Mecque.

Ces lettres prévoyaient la formation d’un royaume arabe indépendant recouvrant l’ensemble de la péninsule arabique et du Croissant fertile (à l’exception des provinces à l’ouest de Damas).

Les nationalistes arabes entendent donc, après le dépeçage de l’Empire ottoman, que cette promesse soit tenue.

Mais les arrangements coloniaux entre la France et la Grande-Bretagne viennent contrecarrer l’aspiration à l’indépendance arabe: en juillet 1920, les Français chassent Fayçal de Syrie, mettant ainsi fin au projet de royaume arabe unitaire.

Contraints d’accepter le système du mandat, les Arabes de Palestine tentent de l’empêcher de fonctionner en refusant toutes les instances représentatives (Conseil législatif, Conseil consultatif, Agence arabe) que les Anglais cherchent à mettre en place au début des années 204.

Ils réclament la création immédiate d’un gouvernement national qui, comme en Irak, puisse conduire le pays vers l’indépendance.

Cette demande sera clairement rejetée par Londres jusqu’en 1939, d’autant plus qu’elle contredit l’obligation essentielle de la Grande-Bretagne qui est, selon les termes du mandat, de consolider le foyer national juif.

Parce que cet engagement anglais vis-à-vis du sionisme constitue l’assise du mandat, les dirigeants arabes mobiliseront toute leur énergie, mais en vain, pour faire échec à l’entreprise sioniste.

La violence politique sera le moyen privilégié pour cela.

Dès mars-avril 1920, lors des discussions de San Remo, les premières émeutes antijuives éclatent, à Jérusalem d’abord, puis dans le nord du pays.

Le 1er mai 1921, ce sont Jaffa et plusieurs colonies ag ricoles qui sont touchées (près de cinquante morts).

Ce rejet résolu du sionisme conduit Winston Churchill, alors secrétaire aux Colonies, à publier en juillet 1922 un Livre blanc qui, tout en réaffirmant le caractère intangible de la déclaration Balfour, précise que l’immigration juive doit être limitée à la capacité d’absorption économique du pays et qu’il ne s’agit aucunement, comme Weizmann l’avait déclaré, de « rendre la Palestine aussi juive que l’Amérique est américaine et l’Angleterre anglaise ».

Cette politique d’apaisement porte ses fruits jusqu’en août 1929, lorsqu’un incident autour du mur des Lamentations dégénère en de sanglantes émeutes qui occasionneront la mort de près de 150 Juifs et celle de 90 Arabes, victimes de la riposte britannique.

Cette explosion de violence est incontestablement à lier à l’ascension politique du mufti et chef du conseil suprême musulman, Al Hajj Amin Al Husseini, qui s’emploie à durcir la lutte contre le sionisme en lui donnant d’ailleurs une coloration religieuse (en 1931 se tient à Jérusalem un congrès islamique mondial consacré à la défense des lieux saints musulmans).

La commission Shaw et l’expert économique Hope-Simpson, chargés d’enquêter sur les troubles de 1929, reconnaissent le bien-fondé des inquiétudes arabes que les autorités britanniques tentent de calmer avec le Livre blanc Passfield d’octobre 1930, qui promet l’établissement progressif d’un gouvernement autonome, restreint les acquisitions foncières et l’immigration juive.

Cet infléchissement politique sera toutefois de courte durée puisque le Premier ministre, Ramsay MacDonald, fera droit aux protestations de l’organisation sioniste en annulant pratiquement, par une lettre adressée à Weizmann le 14 février 1931, les dispositions du Livre blanc.

La « déloyauté britannique », confirmée au début de 1936 par l’abandon, sous la pression sioniste, d’un projet d’assemblée législative représentative de toute la population de Palestine, convaincra les Arabes de l’inéluctabilité d’une confro ntation directe avec la puissance mandataire.

Dès novembre 1935 avait éclaté, dans la campagne galiléenne, un guérilla de jihad menée par un prédicateur musulman, Izz al-Din al-Qassam.

Le mouvement gagne de l’ampleur en avril 1936 avec le déclenchement d’une grève générale qui durera six mois.

Parallèlement les actions de guérilla contre les installations britanniques se multiplient.

A cette révolte généralisée, les Anglais répondent militairement mais aussi politiquement. Une nouvelle commission royale d’enquête présidée par lord Peel parvient en juillet 1937 à la conclusion que les aspirations nationales juives et arabes sont inconciliables et que, dès lors, le partage de la Palestine doit être envisagé sur les bases suivantes: un État juif (comprenant la Galilée et la plaine côtière jusqu’à Beer Tuvia au sud); un État arabe (Judée, Samarie, Neguev), la région de Jérusalem, reliée à la mer par un corridor, restant sous contrôle britannique.

Du côté juif, si les réserves face à cette partition-amputation sont nombreuses tant à droite qu’à gauche, les leaders du mouvement, Weizmann et Ben Gourion, considèrent que cette offre constitue une avancée notable pour le projet sioniste.

Du côté arabe, si les Nashashibi et l’émir Abdallah de Transjordanie se déclarent favorables au principe du partage, le Haut Comité arabe dirigé par le mufti le rejette absolument et entreprend de relancer les troubles tous azimuts.

Les bandes armées s’en prennent aux Britanniques (assassinat du gouverneur de Galilée en septembre 1937), aux Juifs (415 trouveront la mort entre 1937 et 1939) et même aux Arabes modérés.

L’envoi de 20 000 soldats anglais et les mesures de répression très dures (instauration de cours militaires, arrestation et déportation des dirigeants nationalistes arabes) mettront finalement un terme à une rébellion qui ne fut pas en mesure d’altérer l’équilibre des forces.

Paradoxalement, le soulèvement arabe conduira même au renforcement des capacités militaires du Yishuv: augmentation du nombre de policiers juifs, formation d’unités de choc pour poursuivre les guérilleros arabes, adoption par l’organisation militaire dissidente Irgun d’une politique de terreur contre les Arabes.

Alors que la société arabe sortira de cette révolte exsangue, privée de ses élites, la société juive y aura puisé de nouvelles ressources qui lui seront particulièrement précieuses lors des combats de l’après-guerre en 1945-1948.

Le seul gain politique que les Arabes tireront des troubles de 1936-1939 sera le Livre blanc de mai 1939 qui prévoit la limitation drastique de l’immigration juive (10 000 visas par an pour une période de cinq ans, plus 25 000 visas accordés pour des réfugiés juifs européens), l’interdiction des ventes de terres aux Juifs sur 80 % de la Palestine et la création dans les dix ans d’un État palestinien indépendant, mais lié stratégiquement et économiquement à la Grande-Bretagne.

Le Livre blanc constitue politiquement un coup très dur pour le sionisme puisqu’il sera mis en application au moment même où le judaïsme européen va se trouver confronté à une entreprise d’extermination systématique.

L’inflexibilité britannique ne faiblira pas et les réfugiés « illégaux » qui atteindront les rivages de la Palestine pendant la guerre seront soit internés, soit déportés vers des colonies africaines.

Pourtant, le second conflit mondial bouleversera radicalement l’équation proche-orientale: désormais affaiblie par sa résistance héroïque et sa victoire sur l’Allemagne nazie, la Grande-Bretagne sera obligée de liquider son empire et verra la Palestine partagée en deux par la force du droit (résolution de l’ONU du 29 novembre 1947) puis par celle des armes (première guerre israélo-arabe de 1947-1949).