Mots-clefs

, , , , ,

Marxistes hier, musulmans aujourd’hui : comment l’islam est (aussi) devenu un aspirateur à rebelles en mal d’intégration sociale

Les Français convertis sont nombreux à partir mener le jihad en Syrie, même si l’un d’entre eux, Flavien Moreau, a préféré revenir dans son pays car il ne parvenait pas à arrêter la cigarette. Des jeunes qui prennent les armes pour satisfaire une quête de sens, tout comme certains marxistes dans les années 70.

Bis repetita

Publié le 23 Novembre 2014
Marxistes hier, musulmans aujourd’hui : comment l’islam est (aussi) devenu un aspirateur à rebelles en mal d’intégration sociale

Un combattant de l’Etat islamique en Irak. Crédit Reuters

  • L’islam et l’idéologie marxiste sont tous deux mus par un projet de rénovation radicale de la société, dans une perspective universelle;
  • Les révolutionnaires marxistes et les djihadistes trouvent dans le  rejet de la civilisation matérielle capitaliste une motivation commune leur permettant de satisfaire une quête de sens dans un monde fait de désillusions;
  • A l’inverse de ce qui s’est produit en Europe, les guerres de religion entre sunnites et chiites n’ont pas suscité de séparation claire entre pouvoirs politique et théologique;
  • Pour une grande partie des musulmans aujourd’hui, cette séparation est perçue de façon négative;
  • En France le PC jouait dans les années 60 et 70 un rôle davantage encadrant de la protestation que les autorités musulmanes aujourd’hui;

Lire également : Un Français a quitté le jihad car il n’arrivait pas à arrêter de fumer

Atlantico : L’islam est-il utilisé à des fins politiques ou comme un projet politique ?

Qu’est-ce qui le démontre ?

Philippe d’Iribarne : Méfions-nous d’un usage inapproprié de nos catégories, distinguant soigneusement le politique du religieux, distinction qui est source d’interrogations sur le lien entre ce qu’on a artificiellement séparé. On a affaire, avec l’islamisme, à un projet de rénovation fondamentale du monde, de lutte radicale contre le mal et ce qui l’incarne, les infidèles, les mauvais musulmans. Tous les moyens possibles, du prêche à la guerre, de la prise de pouvoir à l’intimidation de ceux qui résistent, doivent être mis au service de ce projet. Peu importe que, selon nos catégories, les objectifs comme les moyens puissent être classés comme « politiques » ou comme « religieux ».

Guylain Chevrier : Lorsque l’islam sert à justifier le rejet des valeurs républicaines relatives à la modernité que constitue la liberté de conscience, de culte, l’enseignement laïque, la liberté d’expression, la séparation de l’espace public/privé…, en y opposant le dogme comme référence unique à l’organisation des rapports sociaux, la religion devient projet politique. C’est bien la dérive à laquelle nous assistons. La montée des revendications communautaires à caractère religieux y participe, essentiellement le fait d’une frange importante de l’islam, avec une injonction de l’adaptation de la règle commune. Une logique qui pousse à la séparation par une survalorisation de l’identitaire et des particularismes. Se dessine à travers ce mouvement un projet politique qui entend faire évoluer notre société vers une reconnaissance des minorités contraire à nos principes et nos institutions, dépossédant l’individu de ses libres choix derrière une logique communautaire qui l’englobe.

En quoi les crispations de certains musulmans autour du  port du voile notamment, participent-elles de ce projet politique ?

Guylain Chevrier : Le voile est le symbole du refus du mélange au-delà de la communauté de croyance, marqueur d’un repli communautaire considérant la foi comme première dans l’ordre de l’organisation sociale. Une attitude qui télescope l’égalité des individus devant la loi indépendamment de la couleur, la religion, l’origine, comme principe politique, portant au-dessus des différences, le bien commun, l’intérêt général. Le voile, derrière l’idée que la bonne musulmane est celle qui le porte, celle qui respecte les préceptes religieux avec rigueur, qui est pure par rapport aux autres impures, se fait symbole de ralliement à cette volonté tendancielle d’une religion à vouloir imposer un nouvel ordre politique.  Le risque en est la réintroduction du religieux comme instrument d’encadrement des individus et donc, comme instrument de contrôle social.

Selon le philosophe et historien Rémi Brague, « la question de la séparation entre le temporel et spirituel ne se posait pas avec Mahomet, puisqu’il était à la fois envoyé de Dieu, chef d’Etat et chef d’armée ». Les fondements mêmes de l’islam expliquent-ils en partie la frontière floue entre pouvoirs politique et théologique pour ses pratiquants ou croyants ?

Guylain Chevrier : L’islam est une religion marquée à ses origines par une violence relative à la conquête, telle celle de la Mecque en 630, renvoyant au Djihâd (la Guerre Sainte) par l’épée. Une origine aussi marquée par une soumission des fidèles à la puissance divine confondue avec le pouvoir politique, par la domination patriarcale, par la loi islamique c’est-à-dire la charia, qui codifie à la fois les aspects publics et privés de la vie d’un musulman avec des dispositions juridiques fulminant les sanctions les plus rigoureuses, à l’image d’une époque qui est celle où balbutie le moyen-âge. Le fondement doctrinal de l’islam est l’abandon intégral de toute la personne à Dieu, impliquant une soumission absolue (Al-islam); La charia est la loi islamique propre à tout projet d’Etat islamique qui trouve sa source dans le Coran. On a donc là aussi, une difficulté, celle de la reconnaissance de la nécessité pour l’islam d’une modernisation de ses références qui n’a rien de spontanée, qui implique de s’écarter d’une interprétation littérale des textes religieux, alors que le Coran est considéré comme le recueil de la parole de Dieu, comme vérité révélée non-amendable pour bien des musulmans.

Philippe d’Iribarne : En Occident, l’idée de séparation radicale du politique et du religieux est largement née d’une réaction aux guerres de religion. Certes, elle a pu s’appuyer sur la distinction chrétienne entre Dieu et César, mais le chemin a été long pour tirer les conséquences de cette distinction. Dans le monde de l’islam, les guerres entre sunnites et chiites n’ont pas suscité la même séparation. Elle était effectivement plus difficilement pensable compte-tenu du poids de la référence au Prophète et aux premiers califes.

Rémi Brague, toujours lui, a écrit que « aux yeux d’une grande partie des musulmans aujourd’hui, cette séparation est perçue de façon négative, comme l’abandon à autre chose qu’à Dieu d’un pouvoir qui revient légitimement à celui-ci ». Est-ce à dire que les musulmans adhèrent à une idéologie autant qu’ils s’inscrivent dans une religion ?

Guylain Chevrier : L’autonomie du pouvoir politique au regard du pouvoir religieux, n’est pas acquise pour les musulmans, c’est toujours une question en débat qui est aussi posée dans les suites actuelles des révolutions du Printemps arabe. C’est le difficile chemin qu’a tendanciellement accompli l’Eglise catholique en France, tout du moins pour une part, essentiellement sous la contrainte de la loi et d’un mouvement ouvrier puissant laïcisant la société, mais aussi par obligation, sous l’exigence de ses fidèles suivant l’évolution de la société et la libéralisation des idées et des mœurs. Nous avons non seulement séparés le religieux de l’Etat en France, mais d’une certaine façon, posé le principe d’une interdiction d’accès du religieux au politique. Réaction vis-à-vis d’une Eglise catholique qui a été une force de contrôle social et un instrument de propagande idéologique au service du pouvoir monarchique à travers le cléricalisme, qui était devenu insupportable, comme entrave aux droits de l’homme.

Une histoire que n’a pas connue l’islam dans les pays de référence de cette religion, qui implique aujourd’hui une volte-face de celle-ci, qui est confrontée à la question de sa modernisation. La façon dont un certain islam du voile tend à vouloir imposer ses règles à une société française qui le vit de plus en plus mal, relève d’un nouveau cléricalisme, d’une volonté de ré-encadrement social et moral de la société par le religieux, qui tient de la foi religieuse autant que de l’idéologie. 

Une modernisation difficile de l’islam en France, dans la mesure où nulle part le religieux n’a été clairement séparé du pouvoir politique dans les pays d’origine de nos compatriotes musulmans. Pas même en Turquie dite laïque, dont l’Etat contrôle la religion par une tutelle des mosquées. D’autre part, le modèle laïque turque qui a été imposé par une volonté venue du haut, de l’Etat, a été largement remis en cause depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir avec Erdogan, qui ont réintroduit le voile à l’université, dans la Fonction publique, à l’Assemblée nationale puis dans l’enseignement secondaire.

Philippe d’Iribarne : La souveraineté appartient à Dieu, et le pouvoir doit s’exercer en son nom, mais il faut bien que des humains l’exercent. Idéalement ce devrait être la communauté des croyants. Le Prince est facilement vu comme peu légitime. On a vu, en Tunisie comme en Egypte, que la communauté a largement été ressentie comme étant fondée à le démettre. Les djihadistes se vivent comme de vrais musulmans, fidèles à l’islam authentique des pieux ancêtres. Ceux qu’ils stigmatisent comme « mauvais musulmans » se défendent en affirmant qu’au contraire ce sont les djihadistes qui n’ont rien compris à l’islam et adhèrent à une idéologie. Les uns et les autres s’affrontent sur fond d’interprétations concurrentes du Coran. Selon la lecture que l’on fait de celui-ci, ce n’est pas les mêmes que l’on peut considérer comme des idéologues.

Des convergences apparaissent-elles avec des groupes radicaux en marge des grandes idéologies du XXe siècle, et dont le projet était de détruire le système existant ? Le terreau sociologique, notamment, des personnes séduites par l’action d’obédience marxiste et de celles qui se convertissent à l’islam, est-il comparable ?

Pascal Cauchy : Il existe dans le projet révolutionnaire, hérité du XIX e siècle, un rejet de la civilisation matérielle capitaliste; cela s’est complété d’un anti occidentalisme au siècle suivant dans le creuset des luttes coloniales. A terme, la révolution a pour objectif de fonder une société plus juste, égalitaire, une cité idéale, voir de créer un homme nouveau. Il y a là un puissant facteur de séduction qui associe la doctrine à l’action, on peut retrouver cet espérance dans bien d’autres mouvements qui adoptent la violence comme modus operandi. Mais le marxisme a su trouver le chemin des intellectuels, des « chômeurs en faux cols » qui ont constitué une partie des troupes et les cadres de l’Internationale et, plus tard, les volontaires ou propagandistes exaltés des révolutions tropicales. Enfin, le mouvement socialiste s’adressait  à des ouvriers et des paysans en leur parlant d’abord de leur condition sociale et de leur travail. Tout cela a fait sa force mais aussi son intégration dans une histoire d’abord européenne balisée par 1789, 1848 et 1917.

Guylain Chevrier : Attention aux raccourcis. On ne saurait réduire à la recherche d’une grande cause le phénomène djihadiste, qui tient d’abord de  la domination de l’individu par le sentiment religieux. Le fondement doctrinal de l’islam est l’abandon intégral de toute la personne à Dieu, impliquant une soumission absolue (Al-islam). La notion même de grande cause appartient au domaine de la rationalité, de l’idée d’un projet qui pense le rapport entre ses buts et moyens, intellectuellement. La dérive radicale a bien une idéologie qui a pour fondement une application littérale des textes religieux et du modèle des origines prôné par la référence à la vie du prophète. Par voie de conséquence, le rejet de toute adaptation à la modernité démocratique se trouve dénoncée comme une atteinte à la loi de dieu et justifie la « Guerre Sainte » qui n’a rien d’une invention des « fous de dieu » comme grande cause,  mais est une des références génériques de l’islam sortie de son sommeil par les intégristes.

Le marxisme était du côté d’une alternative politique qui poursuivait des buts humanistes par les moyens d’une révolution violente. Le but se voulait du côté d’une libération humaine qui a été dévoyée par ses acteurs en soumission brutale par le système stalinien, cette déviation pouvant être parfois interprétée comme le vers dans le fruit. Dans le cas des djihadistes, c’est le respect absolu de la foi qui guide l’individu, qui implique une violence aveugle qui va jusqu’à la suppression physique de tous ceux qui ne se soumettent pas à son ordre irrationnel. La chose ici n’a pas grand-chose à voir avec une grande cause, mais avec la croyance dans une puissance supérieure extérieure à l’homme qui le guide et est crainte, que l’on se doit de respecter. Ce qui va avec une logique de soumission sans faille, justifiant les sanctions les plus violentes aux yeux des intégristes, qui voient dans ceux ne respectant pas cette logique, des ennemis mortels empêchant leur accès au paradis.  

On peut penser que la notion de grande cause puisse jouer plus facilement chez les jeunes convertis. Pour autant, ce phénomène est avant tout lié à une réalité de quartiers où s’accumulent les ruptures du lien social, mais aussi du lien moral avec la France et sa République. On sait combien lorsque la société connait une crise du lien social, les idées communautaristes peuvent resurgir, venant contester un modèle commun fragilisé où l’intégrisme religieux trouve un terreau favorable. On rencontre dans ces lieux un profond désarroi identitaire impliquant potentiellement toutes sortes de dérives, créant un effet d’aubaine pour les recruteurs de la délinquance ou/et de l’islam radical. Les jeunes y partagent les mêmes codes et pour les plus à la marge, la transgression des normes et des valeurs collectives pour référence commune, au regard d’une société et d’un Etat qui ne fait plus autorité à leurs yeux. L’islam qui s’enferme et se repli de plus en plus dans ces quartiers en se victimisant, peut être vécue comme la religion d’une minorité opprimée s’offrant comme support d’une révolte contre la société, mutualisant tous les rejets, jusqu’au radicalisme le plus exalté. Plutôt qu’une grande cause, il s’agit d’une expression des ressentiments et d’une colère déroutés vers la haine de la société et des autres, à travers l’adhésion à l’islam radical. Sans compter encore avec le conflit israélo-palestinien qui contribue à cette radicalisation chez les jeunes, avec un islamogauchisme qui y tient sa place, faisant passer l’Islam pour la religion de l’opprimé qui serait le cœur du rassemblement « anti-impérialiste ».

Dans quelle mesure peut-on rapprocher la dimension internationaliste de l’islam et de l’idéologie marxiste ? A la base des deux, on trouve un projet de société qui se veut universel…

Philippe d’Iribarne : Dans les deux cas on a affaire à un projet de rénovation radicale de la société, associé à la conviction que, si le monde va mal, c’est du fait de forces du mal (les capitalistes pour les uns, les infidèles pour les autres) et que l’éradication de ces forces est un devoir auquel chacun doit se sacrifier.

Guylain Chevrier : Universel ? Sommes-nous là bien sur d’utiliser une notion opérante dans ces deux cas ? L’islamisme est une doctrine politique qui vise à l’expansion de l’islam, qui s’inscrit dans le prolongement de l’Oummat, la communauté des musulmans, « la Nation islamique » qui subjugue toutes les autres appartenances; ce qui est visée c’est la soumission des peuples à une religion. L’Etat islamique est l’instrument de cette domination, et comme le rapportent les références religieuses, un modèle de gouvernement qui s’inspire des pratiques instaurées par le Prophète. Il n’est pas universel, il est intemporel, à l’image de la religion et de son dogme. L’universalité marxiste tient d’une forme de conscience propre à ce qui est désigné sous le vocable de « lutte des classes », qui constitue un modèle commun à vocation universel, mais qui passe par la capacité des peuples à se libérer par eux-mêmes dans un même mouvement convergeant, sur le mode de l’internationale communiste. Cette démarche marqué par un idéal, fut-il illusoire, relevait d’une exaltation de la prise de conscience qui, lorsqu’elle a été jusqu’à adorer des idoles, à pu malencontreusement rejoindre la soumission à la croyance.

Pascal Cauchy : C’est ce point, outre une eschatologie commune,  qui a intéressé Jules Monnerot en 1947 qui a tenté une comparaison du communisme et de l’Islam. L’un comme l’autre ne reconnaissent pas l’état nation comme structure nécessaire à la société future. L’un comme l’autre fonde leur propre dynamique à l’échelle de la planète dans la mesure il s’agit de faire aboutir des vertus humaines considérées comme opprimées. L’intention est universelle, l’ambition est donc internationale.  Enfin, si l’un et l’autre furent parfois alliés, comme au congrès de Bakou en 1920, et plus tard en Egypte, en Algérie, en Syrie, face à l’ennemi commun ( le capitalisme occidental et  sa démocratie libérale), ils furent aussi adversaires, dans les années 1970 en Iran et, surtout, en Afghanistan, ennemis également en Erythrée au temps de Mengistu ou en Indonésie en 1965.

Le communisme encore puissant des années 50 et 60 jouait-il un rôle intégrateur dans la société française ? Qu’en est-il de l’islam ?

Pascal Cauchy : Le communisme a été, en Europe occidentale, un puissant agent d’intégration et de stabilisation des sociétés. En France il a permis à toute une génération de travailleurs étrangers de se reconnaitre dans une classe ouvrière qui a même cultivé un fort patriotisme. Ceci-dit, il n’était pas le seul à tenir ce rôle. L’Eglise catholique, la puissance de l’Etat et de son administration, une culture sociale très enracinée y ont puissamment contribué. L’érosion générale a commencé dans les années 70.

Guylain Chevrier : Le communisme à travers un réseau serré de cellules, organisme de base local du PC, mélangeant l’ingénieur et l’ouvrier, à été un vecteur d’intégration sociale et même de promotion sociale pour des milliers de militants prenant des responsabilités qui dépassaient largement leur niveau de qualification dans le cadre de leur travail. Il a ainsi participé, par son rôle d’intégration sociale, a donné à la société qu’il combattait une légitimité modérant la réalité de son rôle contestataire. Il a joué le jeu de la démocratie, comme parti politique inscrit dans la logique du système de représentation, contribuant à lui donner ses lettres de noblesse, à travers cette façon dont symboliquement il pouvait représenter le peuple, lui donner la parole à travers la langue aux accents de prolétaire d’un Georges Marchais.

L’islam comme toute religion peut jouer un rôle d’intégration sociale. Mais avec un islam communautaire prégnant au sein de ce que l’on désigne comme étant la « communauté musulmane », qui joue du repli et de l’enfermement, on est loin de cela.  Le mouvement d’enferment communautaire que j’ai déjà décrit, avec refus du mélange au-delà de la communauté de croyance, contestant la règle commune au nom de revendications religieuses qui traduisent un rejet de s’adapter à notre société, joue contre l’intégration sociale de ses membres. La religion peut participer d’un mouvement d’intégration sociale si elle se lie à l’ensemble de la société en reconnaissant ses normes juridiques, ses principes communs comme la laïcité, ou encore en développant une action ouverte vers les autres comme l’a été le catholicisme social.

Philippe d’Iribarne : A quoi les jeunes en quête d’un grand idéal peuvent-ils adhérer ? La société de consommation ? L’engagement dans un parti politique où les scandales fleurissent ? La société telle qu’elle est vaut-elle vraiment la peine qu’on cherche à s’y intégrer ? Un point qui frappe chez les candidats au Jihad, c’est la place occupée par des convertis pour qui l’intégration au monde tel qu’il est n’est pas tant difficile que sans attrait.

Contrairement au PC, qui pouvait être considéré comme figure tutélaire de la contestation, l’islam politique est-il en manque de représentants, laissant  ainsi les franges modérées comme radicales éparpillées et sans cohérence ?

Philippe d’Iribarne : Je ne crois pas que le PC ait beaucoup encadré les groupes radicaux d’inspiration marxiste, ni que ceux-ci aient vu dans le PC autre chose qu’un élément de l’ordre bourgeois (comme les djihadistes voient largement les autorités musulmanes, telles que la Grande Mosquée de Paris, comme aux main de mauvais musulmans). La littérature qui circule sur internet et qui alimente le djihad se fonde sur tout un héritage intellectuel, allant du Coran à ses interprétations radicales. On connaît mal en France des penseurs comme Abdallah Azzam ou Abou Moussab al-Zarquawi, ce qui peut donner l’impression d’une absence de pensée construite, mais cette vision n’est pas fondée.

Guylain Chevrier : Il est certain que l’islam, qui n’est pas constitué comme une Eglise avec sa hiérarchie sacerdotale, est en difficulté pour se doter de personnalités pouvant représenter ses réels intérêts et la garantir dans sa place de religion régulière de la France, donc ainsi, dans son rôle d’intégration sociale. Cette situation contribue à laisser à de petits jeux de pouvoirs le soin de définir qui prendra par exemple, la direction ou non du Conseil Français du Culte Musulman, comme cela peut ressortir autour des débats houleux qui animent de savoir qui dit quant se situe le début du Ramadan. Cela contribue aussi, par l’absence d’une voix qui soit véritablement légitime et reconnue par tous les musulmans de France, à laisser opérer des courants radicaux. C’est d’autant plus vrai, que les représentants actuels de l’islam de France donnent l’impression de passer l’essentiel de leur temps à un combat quasi obsessionnel contre l’« islamophobie », pendant que bien des choses dépendant de leur rôle leurs échappent. La cohérence d’un islam de France ne peut venir que d’un contrat clair avec la France qui passe par l’acceptation de ce qu’elle est, un pays laïque.

Pascal Cauchy : le communisme marxisme n’a jamais eu le monopole de la contestation. Il a même su, en son temps, éliminer bien des concurrents. Mais sa chance a été Lénine qui a donné une armature à la fois politique et pratique à la doctrine marxiste. Nul besoin d’une foule de penseurs ou de multiplier les subtilités doctrinales, au contraire. Lisons Mao ou même Staline pour se convaincre de la capacité de mobilisation d’une pensée révolutionnaire violente, au demeurant peu élaborée mais très cohérente car tendue vers un but, le pouvoir total.

En quoi cela change-t-il la réponse que la société peut apporter à la poussée de l’islam politique ? Celle apportée aux mouvements marxistes était-elle d’un autre ordre ?

Pascal Cauchy : Tout d’abord, il y a eu les mille facettes de l’anticommunisme, des libertaires aux libéraux, des conservateurs aux fascistes. L’opposition était d’abord et avant tout politique. Ensuite, la lutte était doctrinale, elle fut même farouche au sein du mouvement socialiste. Le combat par les idées est une constante de l’histoire du marxisme, mais c’est aussi un échange. D’une certaine façon, le discours de Ratisbonne de Benoit XVI, qui ne concernait pourtant pas l’Islam, est dans cette perspective. En affirmant des principes, des lignes de partages se dessinent, mais également des rapprochements s’organisent. La « réponse sociale » est plutôt un édredon. Le plein emploi ou la prospérité n’ont jamais éteint la flamme révolutionnaire, elle surgit à son heure comme en 1789.

Guylain Chevrier : La question est posée de façon radicalement différente avec l’islam dont les représentants en France paraissent avoir moins d’influence que les chaines arabes et les pays d’origines, voire un Etat islamique autoproclamé rétablissant le Califat. Avec les pays communistes il en a été d’une guerre idéologique et là, il en va d’une guerre tout court, qui d‘ailleurs s’étend de pays en pays de façon inquiétante, sans qu’une internationale quelconque ne contrôle quoi que ce soit.

L’islam est surtout en désordre, alors que le communisme prosoviétique, qui avait ses marges à travers le gauchisme, est toujours resté le phénomène dominant mettant tout, peu ou prou, sous son contrôle. Avec le communisme et la guerre froide, nous étions dans une rationalité qui n’avait rien à voir avec les dangers de la dérive religieuse radicale qui s’enracine dans l’irrationnel. Il suffit de voir la débandade qui est celle des pays de religion musulmane, au regard de l’Etat islamique «  Daech »,  avec certains qui l’ont financés et se retrouvent dans la coalition, pendant que d’autres tentent de prendre leur distances sans condamner. L’islam se cherche un destin, et vit peut-être une crise qui est celle historiquement de sa radicalité, que d’autres religions ont été amenées à vivre et à dépasser. Il en va de prendre le tournant d’une évolution de la société vers plus de liberté que la religion n’a pas dans ses principes et ses vues et constitue la condition moderne de l’homme.

La déperdition du rôle d’intégrateur social par des grands mouvements idéologiques ou politiques favorise-t-elle le recrutement pour les réseaux djihadistes ?

Guylain Chevrier : Il y a une crise d’un modèle de société qui est étroitement liée aux difficultés d’intégration sociale d’une économie de sous-emploi, qui fait moins de place à tous, et plus particulièrement à ceux des milieux populaires, auxquels les familles de confession musulmane appartiennent largement. C’est là où est ressenti le plus durement le problème de l’ascenseur social qui présente des ratés. Mais c’est vrai, bien au-delà des seuls musulmans ou par extension du milieu de l’immigration, chez les ouvriers et les employés, les peu qualifiés dont beaucoup sont du cru.

Il ne faudrait pas que l’on rabatte sur le plan des discriminations un problème avant tout social car, au lieu de poser une question politique, on irait dans le sens de poser une question religieuse, ici, fort mal à propos, qui tournerait à la faveur des radicaux qui sont en embuscade. Pour autant, la République doit pouvoir mieux se faire aimer en trouvant les arguments permettant de pallier aux défaillances du lien social et de l’intégration sociale qui en est à l’origine. Le plan Borloo de cohésion sociale de janvier 2005 avait eu un effet positif, hormis le Contrat première embauche et le Contrat nouvel embauche très vite battus légitimement en brèche à créer pour les jeunes un sous-statut de droit pour l’accès au travail. N’y aurait-il pas un nouveau plan de ce côté à imaginer, près de dix ans plus loin, pour relancer l’Etat dans son rôle de promoteur de notre cohésion sociale et de notre vivre-ensemble ? Sans doute ! Ce serait peut-être un nouveau point de restauration d’un dialogue avec tous, autour de la lutte contre les exclusions, dont nos concitoyens musulmans.

Olivier Roy : le problème c’est ici la crise du politique en général : le modèle intégrateur de la république laïque est purement incantatoire, car les inégalités s’accentuent et tout le monde le voit. Le jihadisme rassemble tous les paumés et pas seulement les croyants. Les convertis se convertissent non pour la religion mais parce que précisément le djihadiste fascine par la peur qu’il exerce. C’est un jeu de miroir entre jihad et media, entre peur et fascination.

Je crois que le rétablissement d’une participation citoyenne ne passe plus par des grands partis idéologiques, mais par la vie politique locale : et là les choses se passent mieux qu’on ne le croit.

Read more at http://www.atlantico.fr/decryptage/marxistes-hier-musulmans-aujourd-hui-comment-islam-est-aussi-devenu-aspirateur-rebelles-en-mal-integration-sociale-pascal-cauchy-1864415.html#CcFEJCO1Ox83FL0K.99