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Les Clés pour Comprendre : Un équilibre de plus en plus précaire par Bruno Bertez

 Nous avons proposé, il y  a quelque temps déjà, une idée simple: une crise c’est l’effondrement d’une ou plusieurs certitudes. Nous avons alors évoqué plusieurs exemples de telles certitudes qui, ces dernières années, s’étaient ainsi effondrées : l’immobilier ne peut que monter, les triples A fabriqués par l’ingénierie financière sont crédibles, les fonds d’État sont sans risque, les États Unis pourront toujours payer leurs dettes grâce à leur printing press impériale etc etc. 

Notre hypothèse est que, à la faveur d’une certitude que l’on ne remet pas en cause, à la faveur de la paralysie de l’esprit critique qu’elles provoquent, certaines certitudes , certaines pseudo vérités, quand elles s’effondrent provoquent une rupture. Ce que l’on appelle, une crise.

Ainsi on avait la certitude que l’Europe convergeait et que tout le monde se rapprochait du modèle allemand, les banques et marchés financiers tenaient le fait pour acquis et, catastrophe, le pot au rose de la divergence a été découvert, la certitude s’est effondrée et maintenant on est dans ce que l’on appelle une crise. On dit crise parce que c’est douloureux, mais en soi c’est un ajustement, un ajustement brutal parce différé en raison des certitudes antérieures. 

  Une crise, c’est quand un invariant devient variable, quand le fixe bouge. La vie est faite d’adaptations successives, d’ajustements continus. La flexibilité est la condition de l’adaptation. Le mort est immobile, le vivant remue. Les certitudes fonctionnent en sens inverse, elles figent. Elles interdisent les remises en question. 

Les certitudes sont comme une digue. Le flot monte, tant que le sommet n’est pas atteint, tant que les fondations résistent, on ne voit rien, on ne craint rien. Hélas, la masse retenue sape les fondations et la digue finit par être emportée. Tout est emporté, tout est détruit, tout s’effondre.

Les certitudes fonctionnent en tout ou rien. Elles s’opposent aux évolutions linéaires, progressives des choses.

Les certitudes politiques, économiques,financières, sociales, géopolitiques fonctionnent comme des digues et à ce titre elles s’opposent aux adaptations et rendent les mutations plus douloureuses. Elles bloquent, retiennent jusqu’à ce qu’elles vacillent puis cèdent. Au lieu que l’on se soit adapté en continu, de façon progressive, on est resté rigide et la rupture quand elle se produit, inévitable qu’elle est , est perçue  comme elle est, réellement une catastrophe.

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La parole des Pouvoirs est une parole productrice de certitudes. Cette capacité à produire des certitudes, à faire comme si l’on savait, est un attribut des Pouvoirs en général.

À la faveur de la Grande Expérience des 40 dernières années, disons depuis 1971, un ensemble de certitudes se sont implantées, enracinées.

Do you remember St. Nixon?

Certaines sont circonstancielles, comme celles qui sont listées ci-dessus, d’autres sont plus fondamentales. Citons, l’illusion que tout ce que l’on produit est créateur de valeur et doit être compté comme richesse nationale. Citons la croyance que les théories financières sont adéquates et qu’elles expriment correctement le réel sous-jacent. Citons la certitude que les Fiat Moneys , monnaies suspendues dans les airs du crédit et de la solvabilité sont le summum du progrès. Citons la certitude que les gouvernements et les banques centrales savent ce qu’ils font et maîtrisent la situation. Citons la certitude que les États Unis ont raison et qu’ils ont trouvé les moyens d’arrêter l’Histoire par le jeu simultané sur les contraires etc etc.

Museum Of Capitalism poster

L’un de nos axes d’analyse favori est la distinction entre les signes, la parole, le papier, le Réel. Non que le Réel comme nous le percevons soit accessible en tant que tel, c’est toujours une construction, mais il existe, il résiste, il est pesant. Nous allons voir derrière les signes ce qu’il y  a , ce qui se cache, ce qui n’est pas dit. Par exemple, quand on nous parle de sauver l’euro voire l’Europe, nous allons voir ce qui est caché, occulté et nous nous apercevons que ce que l’on sauve, ce sont les banques, les porteurs d’obligations des banques, la possibilité pour les souverains de continuer leur accouplement infernal avec la finance pour obtenir les fonds qui servent à payer les promesses électorales.

La réalité derrière les signes est que la finance qui a, comme toujours dans l’Histoire, prêté aux souverains, veut rentrer dans ses fonds et dicte à ces derniers la politique fiscale et la politique tout court qui est la mieux à même de permettre leur remboursement.

Nous soutenons que le ressort des Pouvoirs réside dans la multiplication des signes, leur complexification, leur déconnexion de plus en plus profonde de la réalité. Les démiurges, qui prétendent exercer le pouvoir mais qui en réalité n’en sont que les gestionnaires aveugles et inconscients, jouent de la coupure radicale entre le Réel et les signes. Ils jouent de la disjonction. Le Pouvoir gît dans l’écart, l’espace entre les deux. Cela permet, nous le répétons de temps à autre de faire prendre les vessies pour les lanternes. Attention, cette coupure est bien plus radicale que ce que l’on entend par mensonge, travestissement, opacité ou propagande. La coupure crée un monde à part entière, un monde non réel, ni vrai ni faux, sorte de monde névrotique, nous avons failli dire soviétique, ou tout est irrémédiablement biaisé.

La coupure crée un ”ailleurs” et c’est dans cet ailleurs que l’on fait vivre les citoyens, dans cet ailleurs qu’on les maintient. Le plus souvent les Pouvoirs eux-mêmes vivent dans cet ailleurs, plus aliénés que les fous qu’ils prétendent gouverner. Ils y croient. Nous sommes au-delà du mensonge, au-delà des catégories de la bonne ou mauvaise foi.

On est dans le monde comme nous le disons ou l’ombre a été séparée du corps, ou les signes sont libérés du poids du réel, ou tout peut léviter.

C’est la multiplication quotidienne des pains ; la création monétaire ne nuit à personne, elle ne lèse personne, c’est de l’argent tombé du ciel , la preuve?  Il n’ y a pas d’inflation!

La séparation des signes de la richesse, la monnaie ou quasi monnaie, de leurs contreparties permet les miracles quotidiens. On passe d’une ardoise de 30 Milliards pour la Grèce à un gouffre de 145 Milliards, peu importe la vie continue comme avant, on jongle avec les chiffres, ces fameux signes , personne n’en pâtit. Même chose avec les banques espagnoles, il y a 8 mois, elles avaient besoin de 10 milliards, hier on dit qu’elles avaient besoin de 50 milliards et peu importe les numéros de prestidigitation continuent.

Les signes ont une vie à eux, ils enflent, inflatent, se combinent en fonction de lois combinatoires, ne pensez surtout pas que nous faisons allusion aux combines et autres magouilles, selon ce que nous appelons la logique du Système, son inconscient. Ils forment une sorte de corpus caché à la faveur duquel les grands prêtres tirent leurs Pouvoirs et leurs richesses, sur le dos des croyants.

Les grands prêtres savent déchiffrer, peu importe que leurs chiffres passent de 30 à 145 ou de 10 à 50, ils savent n’est ce pas et l’on n’est pas à quelques dizaines ou centaines de milliards près, puisque personne ne paie.

La monnaie, la quasi-monnaie, les papiers, les promesses, les contrats, tout cela ce sont des signes. Et sous certaines conditions, on peut les multiplier à l’infini. Il suffit de jouer sur le temps et sur l’espace.  Sous certaines conditions on peut déjouer la loi de la rareté, la loi de la gravitation, bref les lois qui gouvernent le réel.

À la faveur de l’expansion infinie des papiers, des signes, des promesses on peut faire croire aux Chinois qu’ils sont riches puisqu’ils ont des trillions de réserves accumulées.. en dollars. Peu importe que ces réserves ne valent que si elles sont inutilisées et que, s’ils tentaient un jour de le faire on décréterait un embargo sur leurs comptes dans les banques américaines, pardon mondiales.

C’est le cas des acheteurs d’or papier, qui croient que lorsqu’ils auront besoin de leur or physique ils pourront le récupérer, ignorants qu’ils sont qu’il y a plus de soixante fois d’or papier émis que d’or physique disponible dans les coffres. C’est le cas des retraites non gagées par les économies productives. C’est le cas de beaucoup de valeurs financières où l’on comptabilise et capitalise des flux de profits imaginaires comme si l’intérêt composé était possible. C’est le cas de tout le système financier qui repose sur l’idée que le capital peut s’accumuler à l’infini même si l’Histoire et la théorie montrent que l’accumulation est toujours interrompue par les crises et destructions périodiques

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Au passage stigmatisons l’erreur des gauches qui dénoncent le capital qui s’enrichit en dormant. Non, le capital n’est pas auto productif comme dans un rêve, il est accumulé par le travail, l’effort, l’innovation, l’abstinence et … la force. La part de la richesse que s’attribue le capital ne tombe pas du ciel, elle est le résultat d’une activité économique et d’un affrontement entre les groupes sociaux. Chacun cherchant à s’octroyer la part maximale. Rien, en soi n’a le statut de capital. Un actif a le statut de capital quand le système lui reconnaît ce statut, ce droit de prélever sur la richesse produite. Ce droit n’est pas divin, il est relatif à un état social.

Un exemple. Le capital représente par les dettes grecques détenues par les banques privées est en train de perdre son statut de capital. La Grèce force à la dépréciation, à l’euthanasie des droits du capital. Elle a un rapport de forces favorable car elle a la bombe atomique du défaut. Et puis elle a le CAC, astuce juridique qui permet de changer le statut juridique des titres détenus par les banques.

La masse de signes, monnaie, quasi monnaie, dérivés, présents dans le système est devenue colossale. Cette masse est à la fois cause de l’instabilité, de la fragilité du système et en même temps l’instrument de sa stabilisation.  Imaginez un équilibriste sur un fil. Pour tenir en équilibre il utilise une perche, un balancier. Le fil, étroit, c’est le réel. Très pointu, fin. Les signes, la monnaie, les quasi-monnaies, les dérivés, ce sont la perche, le balancier. Pour lutter contre l’instabilité on augmente sans arrêt la taille, la masse de la perche. Mais la disproportion entre le support, le sous-jacent, le fil ne cesse de grandir et il faut sans cesse rallonger la perche, toujours plus de signes , de liquidités pour tenir. Et l’on ne cesse d’osciller dans le vide, de rechercher équilibre jusqu’au moment fatal ou l’on bascule entraîné par le poids de la perche.

Sait-on, dit- on, prend -on conscience du fait que pour continuer sa marche le système a besoin de toujours plus d’assurances, de hedges, que ces hedges sont ce que l’on appelle, dynamiques,  qu’il n’y a pas de réserves, pas de fond de garantie pour faire face aux défaillances. Ces hedges sont de purs paris, des jeux, ce sont des droits non pas sur des actifs, des assets, non ce sont des droits sur des contreparties, sur d’autres parieurs. On peut parier autant de fois que l’on veut, contre un évènement sans même y être intéressé comme c’est le cas dans les CDS, crédit default swaps.

Aux dernières nouvelles il y avait 700 trillions de dollars de dérivés over the counter en valeur notionnelle. Nous disons bien trillions. Mesurer le ridicule des petits trous grecs ou portugais.

Sur ces 700 trillions il y a 32 trillions de CDS , assurances contre les défauts de certains débiteurs.

Ces 700 trillions sont non transparents, non régulés, non contrôlés, non marqués à une valeur quelconque objective. Ce sont de purs paris sur la solvabilité, sur la solvabilité de la chaîne de contreparties. Le système tient et se perpétue parce qu’il est assuré, hedgé, parce qu’il croit être assuré, hedgé. L’est il en réalité ? Bien sûr que non, tous ces vendeurs d’assurance sont dans la catégorie too big to fail, mais ils ont des engagements too big to save. Avec les CDS, on est au comble de la perversité, de l’instabilité, l’acheteur d’un CDS n’a pas d’affectio societatis, il n’a pas intérêt à ce que son débiteur aille bien , il a intérêt au pire, à ce qu’il fasse défaut. C’est d’ailleurs l’un des problèmes de la négociation en cours sur la restructuration en cours de la dette grecque et la fameuse PSI.

Dans le système, les assurances sont illusoires, fausses, bidons et les parties ont des intérêts contradictoires. Et grâce a ce système les banques TBTF extériorisent des profits tout aussi illusoires, tout aussi bidons.

C’est pour stabiliser tout cela que les Banques Centrales sont sans arrêt au four et au moulin pour monter, remonter le niveau de liquidité ou de liquidités. Toute l’ingénierie financière périclite si la liquidité baisse ; les arbitrages deviennent impossibles, les leverages se défont, la transformation du risque en non- risque, du court en long. tout cela devient impossible de proche en proche.

Le tonneau des Danaïdes

Et donc le système est condamné à inonder, à multiplier les signes qui ne correspondent à aucune création de richesse réelle, de signes qui ne correspondent qu’à un seul besoin, stabiliser. De signes qui donnent l’illusion de valeur et qui ne recouvrent en fait que plus en plus de non- valeurs. Le mal est bien plus radical que ce que l’on dénonçait avant, la création de fausse monnaie. On ne crée pas de la fausse monnaie, on crée de la non-valeur pour perpétuer l’illusion. La monnaie ou quasi monnaie n’a pas de contrepartie, mais elle a une utilité, elle est indispensable.

Dans notre article intitule ”Vive les crises”, nous avons été optimistes, nous avons suggéré que le système était condamné à créer des liquidités pour faire face aux crises, pour éviter les effondrements. Cela sous entendait qu’après les crises, tout pouvait éventuellement rentrer dans l’ordre. On était en quelque sorte dans l’exceptionnel. Ce qui s’est passé en 2010, ”l’année du no exit”, pas de sortie des politiques exceptionnelles, ce qui s’est passé  en 2011, rechute de la croissance et réapparition de la crise financière, nous incitent à penser que nous sommes dans un état permanent de besoin de liquidités pléthoriques. Toujours plus. Le Leviathan doit léviter. Les politiques de sortie sont impossibles, même pas envisageables. Il n’y a plus de position d’équilibre.

BRUNO BERTEZ  Le 4 Février 2012

EN LIEN : Les Clefs pour Comprendre : De “Vive les crises au Manège Enchanté” Par Bruno Bertez