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Enquête&Débat » Les pratiques argumentatives de Tariq Ramadan à l’émission Infrarouge du 3 mars 2009.

Ce papier propose d’examiner en détail les stratégies argumentatives de Tariq Ramadan lors de l’émission Infrarouge de mars 2009, et de tenter de comprendre comment, tout au moins dans cette émission, l’essentiel du débat à été tronqué par celles-ci. Elles se sont articulées autour de plusieurs points essentiels, et leur systématicité permet de dire qu’elles ont été utilisées consciemment et ne sont pas le fruit d’un simple hasard ou de contingences quelconques.

Tout d’abord, il y a un champ sémantique visant à décrédibiliser Oskar Freysinger par plusieurs formes de diffamation implicite (voir infra). Ensuite, le recours à des procédés discursifs tels que la mauvaise foi et la victimisation sont également, parmi de nombreux autres sans doute, identifiables et clairement définissables. Il s’agit pour Tariq Ramadan de convaincre du bon sens de son point de vue en caricaturant le point de vue de Oskar Freysinger ainsi que sa personne. On pouvait bien sur s’y attendre puisque les deux parties constituent des vues diamétralement opposées dans le débat des minarets; il faut cependant noter que de telles stratégies sont remarquables de la part d’un homme qui se présente comme un musulman modéré, critique de l’islamisme, et intellectuel de formation.

1. Les limites de cette dissertation

S’il est de plus en plus reconnu en théorie linguistique que le contexte est un facteur essentiel, voire central, dans la construction du sens dans les énoncés, et que de ce fait l’aspect pragmatique, c’est-à-dire contextuel, de l’analyse d’un discours est essentiel pour en comprendre le sens, il n’en demeure pas moins que le langage n’est pas analysable de manière définitive, et c’est peut-être là l’intérêt, on pourrait dire le refuge, qu’y trouve un orateur comme Tariq Ramadan.

L’analyse linguistique d’un discours n’est pas scientifique au sens propre, en ce qu’un mot ou une expression n’engage (presque) jamais son auteur: il sera toujours possible pour Tariq Ramadan de réinterpréter son discours en fonction de son auditeur, en choisissant d’attribuer aux mots une signification en accord avec ses propres valeurs. C’est là l’essence même du langage que d’être polysémique, que de pouvoir signifier plusieurs choses à la fois, en particulier lorsqu’un énoncé est mis en lien avec son contexte; le contexte constitue toujours une échappatoire au sens définitif d’une phrase ou d’une expression, et un contexte ne peut être expliqué qu’en fonction d’un discours.

En ce sens, il n’est pas étonnant d’entendre systématiquement Tariq Ramadan, à Infrarouge et dans d’autres débats, réinterpréter ses dires et se mettre en position de pouvoir affirmer sans s’engager. Car s’il est une chose dans laquelle il est passé maître, c’est bien de construire sa propre sémantique, sa propre définition des mots, et de pouvoir ainsi affirmer reconnaître les «bienfaits de la loi suisse»  sans mentionner qu’il s’agit bien entendu de la loi tant qu’elle n’empiète pas sur la loi coranique ; il dit à ce propos qu’il « n’appartient à personne de lui dicter la forme que doit prendre [ma] foi », jouant ainsi subtilement sur le concept laic de séparation de l’état et de la religion, mais en se gardant bien entendu de le mentionner.

C’est dans cette optique que le présent papier propose d’offrir non pas une sémantique de Tariq Ramadan, mais un examen de ses méthodes de débat (dans Infrarouge). Posé crument, on tentera de mettre à jour comment il parvient à réduire l’image et le discours de son adversaire à quelques stéréotypes du genre « mon adversaire est un ignorant » ou « mon adversaire est un raciste ». Ainsi, l’identification de ces stratégies discursives permettent-elles de mettre à jour l’utilisation ambiguë de certains mots et de certaines expressions.

De plus, un aspect autrement important dans l’examen de son discours passera également par l’identification de l’intention derrière ces paroles. Le concept de l’intention est en effet un élément central dans la théorie pragmatique appliquée ici, la Théorie de la Pertinence, qui dit que le sens que prend une expression dépend de l’intention que l’interlocuteur prête au locuteur.

Par exemple, c’est grâce à cela que l’on peut comprendre l’ironie: si par une journée pluvieuse je vous dis « quel beau soleil », vous comprendrez que mon intention n’était pas de faire une assertion, de dire quelque chose de littéralement vrai, et ainsi vous pourrez déduire que j’étais ironique. En termes techniques, c’est ce que l’on appelle l’ostension, c’est-à-dire le degré de transparence (ou de sens littéral) d’une expression.

Il existe plusieurs degrés d’ostension (l’ironie et la métaphore en sont de bons exemples, car pour l’interprétation de ces deux dernières il faut pouvoir se représenter l’intention de l’individu qui la produit) et plusieurs degrés d’interprétation de l’ostension. Par exemple, les enfants autistes et certains schizophrènes sont souvent incapables de reconnaître une phrase ironique ou d’interpréter une métaphore, et la théorie veut que ce soit justement parce qu’ils sont incapables de concevoir l’intention (ironique, métaphorale) de l’interlocuteur.

Dans le présent papier, je me servirai de la théorie de la pertinence pour évaluer les remarques de Tariq Ramadan, qui, comme on le verra, est passé maitre dans l’art d’anticiper les attentes de ses interlocuteurs. Il sait parfaitement ce que veulent entendre les socialistes et apologistes de l’islam par exemple, ainsi que les musulmans, et forgera donc un discours qui exploitera ces attentes des deux côtés.

Cependant, on ne peut pas à partir de ces constatations généraliser tout le discours de Tariq Ramadan dans les médias, ne serait-ce que parce qu’il est possible qu’il évolue et qu’il change, cependant on peut se faire une bonne idée de ses méthodes générales telle qu’il les a utilisées dans cette émission. Peut-être ce papier contribuera-t-il à la levée du voile qui cache le vrai visage de Ramadan, qui, semble-t-il, est bien celui d’un musulman à visées politiques, c’est-à-dire d’un islamiste.

1.1. Un mot sur la notation utilisée

La notation des références est du type (X/y:z) où X correspond au fragment utilisé sur youtube, où j’ai trouvé une retransmission de l’émission (à cette adresse ou en tapant « Ramadan vs Freysinger » dans le moteur de recherche), et y:z correspond aux minutes:secondes dans le fragment. Il aurait été plus pratique d’utiliser la retransmission depuis le site de la TSR directement, mais au moment de l’analyse cette source était indisponible. Ainsi (5/3:13) correspond à trois minutes et treize secondes du cinquième fragment. Par ailleurs, toutes les citations utilisées sont de Tariq Ramadan, à moins qu’il en soit indiqué autrement.

2. Stratégies discursives

Comme mentionné plus haut, les stratégies de Ramadan sont principalement la diffamation implicite par l’ignorance, la diffamation implicite par le racisme, la mauvaise foi et la victimisation. Ce sont des catégories générales créées pour l’occasion, mais leur contenu est par contre tout à fait factuel. L’ordre de leur présentation est également le fruit de mon propre choix, même si l’on peut noter que  la phase de victimisation n’intervient qu’en fin de débat, lors de la conclusion, et que c’est pour cette raison qu’elle apparait en dernier dans mon classement.

2.1. La diffamation implicite par l’ignorance

Ce que j’appelle ainsi par ce label un peu pompeux, c’est le fait de produire une phrase qui sert à dire autre chose que ce qu’elle signifie en surface, et que cette signification cachée soit un préjugé sur l’état des connaissances ou de l’intelligence de OF. Par exemple, si je dis: « Mais comme Jean est intelligent » avec un ton ironique ou sarcastique, ce que je veux dire en réalité c’est que Jean est bête.

Chez Tariq Ramadan, les sous-entendus sont bien évidemment plus subtils, mais ils servent clairement à signifier, dans certains cas, l’ignorance de l’autre. Cela peut être affirmé par le fait qu’à d’autres moments du débat il est très explicite à ce sujet. Par exemple à (1/6:00) « Vous devriez continuer [à parler] car on montrerait bien la limite de ce que vous savez ». Une telle affirmation sert à affirmer deux choses: Oskar Freysinger ne sait pas, et Tariq Ramadan sait, le sujet de la discussion étant bien entendu la connaissance du Coran.

De manière générale, on peut très clairement identifier le scénario que propose Tariq Ramadan : lui, d’un côté, qui représente le savoir académique et la connaissance de l’islam, mais également le bon sens antiraciste et progressiste. Par un calme que l’on identifierait plutôt à de la colère contenue, il se pose en défenseur d’une liberté de culte menacée par le raciste intolérant et désinformé, incarné par OF. Le but de la manœuvre étant évidemment de « prouver » la brutalité primitive du Valaisan en attisant sa colère et ainsi de décrédibiliser ce dernier: « vous voyez, regardez ce qu’il vient de faire » (8/6:24) lorsque Oskar Freysinger l’interrompt.

Le premier moyen d’entretenir ce scénario dans lequel il incarne le savoir, c’est de détruire toute tentative d’interprétation du Coran qui ne soit pas la sienne, ou en accord avec la sienne. Ainsi on l’entend dire à plusieurs reprises des phrases du type « Mais ça n’a rien à voir avec ça » (Parlant du minaret comme phare de l’islam, 1/1:56) ou « Mais vous racontez n’importe quoi » (répondant au fait que la sharia est fixe et anti-démocratique 7/5:54) « mais vous racontez n’importe quoi et vous cachez votre ignorance derrière quelques mots savants » (7/6:22).

Non seulement les affirmations de Oskar Freysinger semblent totalement justifiables mais surtout c’est là que se situe le cœur du débat. Ainsi l’on voit déjà comment s’oriente ce-dernier : il doit s’orienter selon le scénario de Tariq Ramadan le savant. Toute tentative d’interprétation du Coran par Oskar Freysinger est niée, voir violemment rejetée, et on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas là d’une règle émanant du Coran, qui vise à laisser la parole du prophète pure de toute interprétation.

Il y a clairement un voile qui est passé sur certains sujets, et en diversion Tariq Ramadan offre ce qui devient un de ses cheval de bataille dans ce débat, à savoir l’idée que Oskar Freysinger n’est autre qu’un illuminé délirant, cependant que lui, Tariq Ramadan, est posé et réfléchi: « quand j’exprime une voix c’est celle du raisonnable, regardez ce que je reçois [désignant Oskar Freysinger] » (8/2:24).

Il y a tout un champ lexical et notionnel utilisé par Tariq Ramadan qui sert à donner cette impression. Des phrases du type « Si vous pouviez arrêter de délirer et simplement d’en venir à des choses réelles » (3/5:13) ou « c’est un rapport que vous avez dans votre tête » (5/3:09). Ici Tariq Ramadan assigne à « l’ignare » le rôle supplémentaire d’un aliéné dont les vues seraient si éloignées de la réalité du Coran qu’elles ne doivent pas être écoutées.

Pourtant, il est légitime de se demander si ces vues sont en effet si éloignées de la réalité, et si l’emphase de Tariq Ramadan n’est en fait pas une réaction au fait que justement elles en sont très proches. Quoi qu’il en soit, ce sont les vues d’un infidèle et en ce sens elles n’ont aucune valeur et ne doivent pas être prises en compte, ce que Tariq Ramadan pratique avec ferveur.

A cela s’ajoute une technique de discrimination du savoir, d’ailleurs souvent utilisée par Tariq Ramadan dans d’autres débats: elle consiste à faire dire à son interlocuteur qu’il n’a pas lu tous les textes de Tariq Ramadan, ni de l’islam, ni des commentateurs de l’islam, et que donc il n’a pas droit de cité sur ces sujets. Il s’agit d’un cercle vicieux épistémologique, puisque nul élément ne peut être discuté sans un recours au « tout » du discours auquel il appartient, mais en même temps ce « tout » ne peut être compris que par ses différents éléments. On comprend donc qu’il s’agit plus d’une « pirouette » visant à déstabiliser plutôt qu’un reproche justifié. Car comme on l’a vu, Tariq Ramadan préfère couper le débat que d’expliquer ce contexte d’interprétation, qui est pourtant le cœur d’un tel débat.

Mais il est évident que le personnage de l’ignare mentalement aliéné ne suffit pas au scénario de Tariq Ramadan, il faut qu’il y ait en lui une croyance fondamentalement détestable et facilement reconnaissable par le public. Un monstre en quelque sorte. Ce monstre, ce n’est autre que le racisme.

La diffamation implicite par le racisme

Les exemples sont nombreux qui illustrent ce sous-entendu de Tariq Ramadan. Au début du débat, le personnage du Oskar Freysinger raciste se construit par petites bribes: « Je suis Suisse, il faudra l’entendre, il faudra l’admettre » (1/5:37). Le mot « admettre » renvoie au préjugé qu’a Tariq Ramadan que Oskar Freysinger ne le désire ni ne l’accepte comme suisse. Ensuite, le raciste est bien entendu toujours un ignare à qui l’on veut prêter des généralisations qui ne correspondent par ailleurs pas du tout au discours d’Oskar Freysinger : « Vous avez [donc] un problème avec l’Islam » (1/6:37), niant tout de suite la proposition faite par Oskar Freysinger qui visait à séparer le politique du religieux dans le Coran.

Interdisant cette complexification, Tariq Ramadan obéit sans nul doute à un précepte coranique qui vise à ne pas séparer le mot du livre saint de l’Islam. Mais au-delà de ça, il s’agit de renforcer l’idée (démagogique) que Oskar Freysinger est raciste ; et lorsqu’il est questionné sur son utilisation (indubitablement abusive) du mot « raciste », Tariq Ramadan se contente de répondre « vous jouez sur les mots » (7/1:07) tentant de protéger son jugement. Mais dans le discours de Tariq Ramadan, Oskar Freysinger est plus qu’un simple raciste.

Ce dernier est clairement assimilé à l’extrême-droite. Cette stratégie, devenue trop banale (et étrangement peu condamnée par les milieux bien-pensants), est implicite dans des sous-entendus comme « Moi je vous dis qu’au travers de ces élucubrations-là vous mettez en évidence une certaine idéologie » (4/0:27). Il serait difficile de ne pas faire le rapprochement d’avec « l’idéologie nazie », archétype de l’extrême droite, ce qui est confirmé par l’expression « [Une personne] qui a fini comme vous dans un parti d’extrême droite » (8/0:42). De plus, « Mais si vous étiez au pouvoir je ne l’aurais pas eue, Monsieur Freysinger [parlant de la nationalité suisse] » (2/6:48), sous-entendant que Oskar Freysinger n’a pas de respect pour les lois de la démocratie et serait sans doute plus à l’aise dans un gouvernement totalitaire.

Non-content de traiter Oskar Freysinger de fasciste et de l’intimider avec la notion de raciste, Tariq Ramadan décide ensuite d’intimider la population dans son entier, et nous atteignons un nouveau rempart au débat: « La Suisse est pointée du doigt comme étant un pays qui est en train de devenir raciste par vos souhaits […] et islamophobe par vos interventions ».

Ici le but de l’utilisation malhonnête de termes tels que « racisme » et « islamophobe » est mis à jour: il s’agit d’effrayer, voir de menacer l’électeur suisse de tous ces mots/maux s’il devait voter comme le préconise OF. On le voit, il s’agit clairement pour Tariq Ramadan d’obscurcir le débat par des épouvantails tel que le jugement potentiel d’autres peuples ou l’assimilation de tout discours anti-islamiste à l’extrême droite.

Il est bien clair qu’être raciste est un choix moralement criminel. Mais Tariq Ramadan, de manière très subtile, parvient à indexer Oskar Freysinger au groupe des criminels juridiques, et non pas seulement moraux. En effet, que serait la valeur d’un jugement ayant pour seule étalon de mesure la morale, et non pas l’organe officiel juridique? Tariq Ramadan, par un tour de passe-passe particulièrement habile, y parvient néanmoins. On le sentait déjà intuitivement lorsque Tariq Ramadan sous-entendait qu’un Oskar Freysinger au pouvoir n’aurait  pas hésité à outrepasser les lois en vigueur pour interdire ou révoquer sa nationalité Suisse.

On le ressent également par cette phrase: « celui qui veut changer la loi c’est vous » (2/0:48) qui s’inscrit dans le contexte suivant. Tariq Ramadan explique que la constitution Suisse permet aux gens de toutes les confessions de pratiquer leur culte et c’est donc ainsi que se définit la justice. Or, Tariq Ramadan prête à la volonté de Oskar Freysinger de vouloir changer la constitution (la « Justice » fondamentale de tous les pays civilisés) la propriété de ne pas vouloir respecter la loi telle qu’elle est, taxant implicitement Oskar Freysinger de criminel opposé à la justice. Ce thème s’exemplifie un peu plus tard dans le débat, lorsque Tariq Ramadan dit « Mais qui êtes-vous pour vous donner, au-delà de la loi,  la compétence de pouvoir me reprendre la citoyenneté » (2/6:30) (On notera qu’à aucun moment Oskar Freysinger n’a fait une telle proposition). Ici, le sceaux de la criminalité est d’ores-et-déjà appliqué à son interlocuteur.

Si l’on fait le compte, l’interlocuteur possède les caractéristiques suivantes: l’ignorance, le racisme, le fascisme, le tort moral et la criminalité au sens juridique. Toutes ces accusations sont établies et construites sous le manteau, par l’implicite, et l’on peut se demander si c’est bien ainsi que l’on peut discuter de manière constructive d’un problème politique important.

2.3. La Mauvaise foi

Alors qu’il semble que l’utilisation d’un « scénario » servant à obscurcir le débat en décrédibilisant l’autre et en l’insultant parfois directement (« Vous avez compris que vous l’étiez [ignare] » (8/6:50)) est un outil de propagande suffisamment malhonnête, Tariq Ramadan n’hésite pas à faire preuve de mauvaise foi. Ce que j’appelle mauvaise foi, c’est le fait de jouer volontairement sur le sens de certains mots, en les rattachant à un champ lexical spécifique par exemple (voir notamment le cas de l’âge de raison plus bas), ou de prétendre avoir dit autre chose que ce qui a réellement été dit, ou encore d’écarter le débat par l’utilisation d’expressions trompeuses.

« [Oskar Freysinger] joue sur la tension et la peur, on n’a pas un vrai débat sur le fond des choses, parce que le fond des choses aujourd’hui contrairement à ce qui dit Monsieur Freysinger, tous les chiffres le montrent en Europe, l’installation des citoyens Européens de confession musulmane dans les pays les plus avancés comme la Grande-Bretagne et la France elle se fait de plus en plus pacifiquement, contrairement à ce qu’il dit » (8/5:54).

Nombre d’éléments peuvent êtres relevés dans cette citation. Tout d’abord, le fait de représenter Oskar Freysinger comme un être vil et amoral dont l’intervention empêche le débat. Si l’on est d’accord pour dire que c’est plutôt la stéréotypification effectuée par Tariq Ramadan et l’évitement systématique de certains sujets par un ensemble de pirouettes qui évitent le débat, on pourra apprécier l’ironie de cette affirmation.

Car « le fond des choses », Tariq Ramadan ne peut ignorer qu’il s’agit du Coran lui-même, et de son interprétation, c’est-à-dire de la mise en application de ses préceptes dans la vie de tous les jours, en particulier dans son rapport avec nos lois gouvernementales. Il semble évident que Tariq Ramadan ne laisse pas une seule chance à Oskar Freysinger de s’exprimer sur ce texte religieux, de lui faire partager ses craintes en fait, qui, comme l’a démontré le résultat du vote sont celles de bon nombre de citoyens en Suisse, et sans doute aussi en Europe.

Ainsi, la notion de « fond des choses » chez Tariq Ramadan prend-elle un autre sens; étrangement il s’agit moins pour Tariq Ramadan de désamorcer les peurs liées au Coran en expliquant son texte (ce qui me semble-t-il serait logique, et simple, si effectivement il s’agit d’une religion de paix) que de tenter d’imposer une affirmation ambiguë, à savoir que les musulmans s’installent pacifiquement partout en Europe. Il serait légitime de demander ce qui est entendu par « pacifiquement », car s’il est une chose qui n’existe pas dans l’Islam c’est bien le pacifisme par l’acceptation de la culture autre, ou alors sous certaines conditions, comme un statut social subordonné et une taxe spéciale.

On est donc en droit de se demander si ce que Tariq Ramadan entend par « pacifique », ce n’est pas plutôt l’acceptation passive par les infidèles de la culture musulmane, par exemple par l’installation de plus de 80 tribunaux de la sharia en Angleterre, ou par l’explosion démographique de la population musulmane dans tous les pays d’Europe, ou encore par les coûteux programmes de réinsertion que les différents gouvernements mettent en place. Quel que soit le sens de cette citation, il est clair qu’elle contient des éléments qui sont pour le moins controversables, et il me semble que Tariq Ramadan étant parfaitement conscient de cela, fait usage des mots d’une manière qui l’arrange.

Mais il faut signaler que pour Tariq Ramadan, c’est un objectif premier que de ne pas reconnaître la légitimité des peurs européennes à l’égard de l’Islam. Bien qu’il les connaisse sans doute fort bien, la stratégie adoptée par Tariq Ramadan est de jeter le discrédit sur ces peurs en les assimilant à l’intolérance et au racisme. C’est ce que l’on perçoit en comparant les deux citations suivantes. Oskar Freysinger, face à la négation systématique du problème musulman en Europe, se voit rapidement rembarré.

Il fait remarquer: « Oser dire qu’il n’y a pas de problème avec l’islam dans l’occident actuel [serait une aberration] » et Tariq Ramadan de répondre « Mais qui est-ce qui a dit ça? » (7/1:45). Le problème, et c’est là que la bât blesse, c’est que quelques minutes plus tôt Tariq Ramadan utilisait une attaque personnelle pour convier l’idée que ce n’est pas l’occident ou l’Europe qui a un problème, mais bien le « monstre » Freysinger: « Vous avez bien un problème avec l’Islam » (1/6:37), niant ainsi l’élévation du débat au niveau où il est le plus dérangeant pour Tariq Ramadan, c’est-à-dire au niveau de la comparaison avec les autres pays européens, où le mythe du multi-culturalisme est de plus en plus critiqué et perçu rétrospectivement comme une erreur des milieux bien-pensants.

Une autre utilisation de la mauvaise foi, plus terre-à-terre celle-là, illustre néanmoins bien la capacité de cette prétendue « voix du raisonnable » à vouloir garder son image à tous prix. Cela questionne le rapport qu’a Tariq Ramadan à ses propres affirmations: exerce-t-il sur lui-même cette exigence de rigueur qu’il demande toujours hardiment à ces interlocuteurs ? Clairement pas lorsqu’il demande à Oskar Freysinger de lui citer le nom d’une personne en Suisse qui aurait exigé la loi de la sharia, et que Oskar Freysinger lui donne immédiatement le nom d’un personnage non-musulman qui aurait fait cette demande. Ce à quoi Tariq Ramadan répond « Vous vous êtes trompé, je vous ai demandé un musulman » (3/5:27).

Or, si l’on examine le texte qui précède, ce que Tariq Ramadan demande c’est, de manière très précise: « Qui en Suisse aujourd’hui, citez-moi le nom d’une personne en Suisse qui a demandé l’application de la sharia en Suisse ». Nulle mention d’un musulman, ce qui implique qu’il se contredit grossièrement en tentant d’illustrer la prétendue gaucherie de Oskar Freysinger.

On peut noter par ailleurs l’utilisation par trois fois de l’expression « en Suisse » dans la dernière citation, ce qui, semble-t-il, poursuit cette volonté de ne pas élargir le débat à l’Europe en général, où il y a déjà des tribunaux de la sharia parmi les institutions légales. Par ce resserrement aux frontières suisses, Tariq Ramadan dénonce le fait qu’il sait fort bien qu’il y a des problèmes avec l’Islam ailleurs en Europe au niveau de la loi et que c’est précisément ce genre de problèmes que la Suisse veut éviter de manière préventive.

Un dernier élément de mauvaise foi dans le sens de l’utilisation abusive de certains mots, se trouve dans le moment du débat qui parle de la fréquentation des piscines par les musulmans. Car en effet Oskar Freysinger reproche à Tariq Ramadan le fait de défendre l’idée qu’il faille aménager nos lois et conventions scolaires pour les musulmans en particulier. Tariq Ramadan répond de manière élusive « jusqu’à l’âge de raison il n’y a pas de problème [pour mélanger garçon et filles]» (5/3:55) (d’un ton qui se veut d’ailleurs excessivement rassurant). Et d’ajouter immédiatement « à partir de l’âge de raison il y a une détermination qui est liée à la pudeur ». Il y a dans cette affirmation douteuse deux problèmes essentiels, qui ne sont malheureusement pas relevés explicitement.

Le premier, c’est de définir ce qu’est « l’âge de raison ». Est-il le même pour tout le monde? Est-il même définissable, ou fait-il ici référence à la puberté, auquel cas on peut faire remarquer que le dernier souci de toute jeune personne de cet âge est la pudeur? S’agit-il donc de déterminer pour autrui ce qui doit être désiré, ce qui doit être caché, ainsi que de différencier ce qui est pudique, donc montrable, de ce qui ne l’est pas? C’est le second problème.

En effet, l’utilisation du mot pudique et sa co-occurrence avec l’expression « âge de raison » est particulièrement révélatrice. Cela implique en effet que ce qui devient raisonnable… doit devenir pudique! On peut difficilement imaginer une association d’idées plus dérangeante pour une société qui ne recherche pas (ou plus) sa morale dans la religion, qui pendant sa renaissance à eu comme thème central la célébration du corps et de sa beauté, en droite ligne de la culture Grecque.

Car le second problème, c’est précisément cette notion de pudeur: en effet, de quelle pudeur s’agit-il? D’une pudeur « raisonnable », on pourrait dire « naturelle », qui fait que l’on ne se promène pas nu dans la rue, ou plutôt de cette pudeur religieuse, bien connue par les chrétiens du moyen-âge, qui vise à exorciser le désir en dissimulant le montré, portant sur la physiologie même de la femme, de son être, l’origine du pêché de chair. Et par là même, recalibrer le regard de l’homme sur cette femme, le diriger, le censurer; et si l’on accepte qu’une poitrine ne puisse être ni vue ni montrée, quel critère a-t-on pour définir qu’alors une jambe, un bras, une main et même un œil (comme c’est le cas maintenant en Arabie Saoudite) ne peuvent eux non-plus être ni montrés ni vus? Ce n’est certainement pas la religion islamique qui mettra un frein à cette escalade aussi ridicule que réelle.

On pourrait rétorquer qu’en Suisse les femmes n’ont eu le droit de vote que très récemment. S’il est une chose qui est certaine, c’est que si les femmes n’avaient pas le droit de vote ce n’était pas à cause d’une essence de leur être « fondamentalement inférieur » donné par une prescription divine immuable. Le problème de la pudeur est ici l’illustration d’un nœud central du conflit culturel entre orient et occident, et il semble que Tariq Ramadan le balaie par l’évocation élusive d’une « pudeur » au sens multiples, raisonnable mais en fait religieuse, tout en rassurant. Si c’est ainsi que Tariq Ramadan traite une question aussi « légère » que la fréquentation des piscines (en comparaison à d’autres problèmes plus grave comme les châtiments corporels), on peut se demander s’il est vraiment la voix du raisonnable et non pas la voix d’un islamisme cruel et violent.

2.4. La victimisation

Aussi surprenant que cela puisse paraître, non content d’avoir pratiqué la diffamation, l’ambiguïté volontaire et la manipulation contre son adversaire, Tariq Ramadan poursuit et conclut son propos par cette note de victimisation qui ne fait que renforcer ce scénario dans lequel le musulman, non seulement raisonnable, est également persécuté.

D’abord au niveau du dialogue: « On ne peut pas discuter avec quelqu’un comme Freysinger […] A chaque fois qu’on est raisonnable, c’est qu’on cache l’irrationnel, l’expansion et l’arrogance » (8/2:36). Autrement dit, Tariq Ramadan tente de mettre en évidence une forme de paranoïa de la part du valaisan, qui verrait un complot là où il n’y en a pas (on peut cependant remarquer que ces trois termes, l’irrationnel, l’expansion et l’arrogance définissent magnifiquement bien l’islamisme en Europe et dans le monde).

Quoi qu’il en soit, les rôles sont soudain inversés: ce n’est plus l’Europe ou la Suisse qui sont en danger de se faire islamiser, mais au contraire c’est la question même « des banlieues de France », c’est-à-dire la manifestation d’une peur et d’un refus de l’islamisation, qui devient « le danger pour toute l’Europe » (8/6:27).

En effectuant ce retournement quasi-théâtral, Tariq Ramadan se pose lui-même, et tout le processus d’implantation de l’islam en Europe, comme victimes d’une rhétorique extrémiste, et ainsi l’implantation de l’islam deviendrait le signe d’intelligence et de tolérance de la part des Européens. Mais pour Tariq Ramadan l’Islam n’est pas « persécuté » que par la rhétorique. Il l’est également au niveau de son appartenance nationale. On en avait déjà eu l’intuition lorsque Tariq Ramadan tentait de faire de Oskar Freysinger un raciste qui rejetterait « l’autre » de manière indiscriminée (voir 2.2. plus haut), mais ici le sous-entendu se matérialise par des larmes crocodile: « de toute façon on ne sera jamais des vrais citoyens » (8/2:18) dit-il, faisant également mine d’expliciter ce qu’Oskar Freysinger penserait vraiment dans le fond.

Il est indéniable que cette stratégie à une visée double: d’abord, il s’agit de renforcer encore l’idée, déjà bien implantée, qu’Oskar Freysinger et tout type de discours se rapprochant du sien sont le fruit d’un racisme latent qui persécute le musulman d’Europe. Ce serait donc la faute à l’intolérance européenne si le musulman ne peut s’implanter dans sa société.

C’est par le recours fallacieux à cette notion plus qu’ambigüe qu’est la « liberté de culte » que Tariq Ramadan tente d’implanter au niveau politique (par la réglementation sur les heures de piscines notamment) une doctrine religieuse. Si de ce fait il ne rentre pas directement en conflit avec les lois occidentales et suisses en particulier, il bafoue néanmoins la notion de laïcité et de séparation du juridique et du religieux.

Il tente ainsi de justifier l’implantation de sa propre croyance, inséparable des lois qu’elle contient; car rappelons-nous qu’ « il n’appartient à personne de mes concitoyens de me dire quelle est la forme de mon lieu de culte » (2/3:35). Si cela est vrai pour un élément qui n’est pas prescrit comme obligatoire par le Coran, tel que le minaret, on peut imaginer quelle flexibilité (et quels problèmes potentiels) il pourrait y avoir quant à ce qui est clairement prescrit par le texte fondateur de l’islam, comme les châtiments corporels, la soumission et la discrimination sociale des incroyants.

3. Aparté

Tout au long de sa diatribe contre Oskar Freysinger, Tariq Ramadan lève un certain nombre de reproches contre le valaisan, son parti et ses idées, et il m’a semblé que cela ferait un aparté amusant que de tenter de voir dans quelle mesure ces reproches pourraient êtres appliqués à celui qui les profère, c’est-à-dire à Tariq Ramadan lui-même. En voici quelques exemples:

1) Tout d’abord, on peut mentionner la citation déjà utilisée « Mais qui êtes-vous pour vous donner, au-delà de la loi, la compétence de pouvoir me reprendre la citoyenneté ? » (2/6:30). Il est intéressant de noter qu’une telle chose n’est jamais proposée par Oskar Freysinger à aucun moment. C’est donc de l’imagination de Tariq Ramadan que découle cette proposition, et on pourrait lui rétorquer « c’est [une chose] que vous avez dans votre tête » (5/3:09). Cette hallucination targue donc Tariq Ramadan de l’aliénation mentale qu’il reproche à son interlocuteur.

2) Ensuite, Tariq Ramadan reproche à Oskar Freysinger « d’agiter un épouvantail, et vous utilisez les minarets pour faire peur sur l’islam » (4/0:03). On l’a vu, Tariq Ramadan n’hésite pas à intimider les Suisses sensibles à l’argument de l’intolérance avec les termes manipulatoires que sont le racisme et de l’islamophobie. On pourrait donc lui retourner la pareille en disant que lui aussi agite un épouvantail, et tente de faire peur sur l’image de la Suisse à l’étranger ou sur la désolidarisation des Suisses d’avec une morale de la tolérance. Ainsi, comme il le dit de manière plus imagée à Oskar Freysinger, on pourrait lui répondre: « Vous surfez sur une vague de la peur » (6/2:30)

3) Tout comme Tariq Ramadan dit à Oskar Freysinger « vous imaginez que les musulmans sont des illuminés » on pourrait rétorquer au premier que lui imagine que c’est Oskar Freysinger et tous ses suivants qui sont des illuminés, les présentant comme tels à de nombreuses reprises.

Ainsi le discours paradoxal de Tariq Ramadan n’est-il pas seulement obscurantiste, on pourrait dire que sa « façon de parler est à la fois arrogante et hautaine » (5/3:00), comme il le reproche à Oskar Freysinger, car n’est-ce pas plutôt le fait de couper systématiquement le débat qui est un comportement arrogant et hautain?

Conclusion

On l’a vu à de nombreuses reprises, Tariq Ramadan utilise le sous-entendu comme stratégie discursive visant à nier l’objectivité de son interlocuteur. Il utilise de plus toute une rhétorique du « brouillard sémantique » qui procède d’une démagogie manipulatrice pur et simple. De fait, il serait dangereux d’attaquer Tariq Ramadan sur « ce qu’il a dit » car par une pirouette il pourra sans doute aisément se justifier en utilisant d’autres expressions ambiguës. Dans un débat comme celui d’Infrarouge, il semble beaucoup plus propice d’analyser et d’isoler les éléments même de son « floutage », l’attaquant ainsi sur le versant de la forme, plutôt que du fond.

Typiquement, un exemple serait de questionner cette tendance systématique à recourir à la notion de « respect de la loi ». Comme il le dit à de nombreuses reprises, lui-même et de nombreux musulmans de Suisse, probablement une très large majorité, respectent la loi suisse. Or, il semble clair que là où les européens (et les suisses en particulier) manifestent une peur ce n’est pas tellement à l’égard du culte musulman et de sa réglementation dans le présent, mais bel et bien une potentialité future de faire face à une population grandissante d’électeurs musulmans, dont l’incapacité à séparer le politique du religieux pourrait à terme conduire à de profonds changements, y compris juridiques, dans nos gouvernements. Comme on l’a vu, le peuple suisse a le pouvoir de changer la forme d’un culte, ainsi on ose à peine imaginer les conséquences d’un tel vote dans un pays à majorité musulmane. La balance démographique européenne ne semble certes pas jouer en la faveur des gens de culture locale.

Ainsi Tariq Ramadan peut-il aisément faire « passer la pilule » lorsqu’il s’agit de jouer sur le bon sens. On remarque néanmoins que la comparaison de la Suisse avec l’Europe n’est pas dans son programme, car il semble bien clair qu’elle constituerait un contre-argument à sa notion tronquée d’établissement pacifique des communautés musulmanes.

Au niveau rhétorique, on perçoit très bien comment Tariq Ramadan utilise et manipule les attentes de ses auditeurs par des termes comme « pacifique » ou « raisonnable » qui dans sa bouche prennent immanquablement une tournure religieuse.

Il est donc important de se rappeler qu’au delà de la stigmatisation, de la discrimination et de l’intimidation pratiquées par Tariq Ramadan dans ses discours, il existe une possibilité de retravailler nos attentes, de ne pas prendre ce qui est dit pour argent comptant, au sens de ce qui est dit.

Vivre en paix pour un musulman engagé n’est certes pas la même chose que vivre en paix pour un européen laïc ; une cohabitation  pacifique et respectueuse passera forcément par un travail de communication: quelles intentions puis-je prêter à mon interlocuteur, et comment dois-je les traiter? Il est clair que si cette question se pose entre toutes les cultures, elle a une importance particulière en Islam; les intentions de gens profondément religieux ne peuvent être les mêmes que celles d’humanistes séculiers, et ainsi une analyse plus fine au niveau pragmatique, au niveau des intentions qui sont perçues et des ostensions qui sont produites, devient vitale. À l’Europe de s’affirmer.