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le 09 mars 2006

« Contrôle social », notre avenir…

Il y a un peu plus d’un an, j’ai eu une très intéressante conversation avec un ami qui est chirurgien, mais a aussi la particularité d’avoir fait l’ENA, et d’être un spécialiste de l’économie de la santé – profil peu usuel. Ce qu’il m’a dit est très révélateur de l’analyse de fond qui informe en quelque sorte l’état d’esprit des dirigeants français.

Cet ami a la réputation d’être un libéral, quelqu’un d’extrêmement libéral. Et c’est à ce titre qu’il avait été invité à Bruxelles pour donner une conférence, en principe sur l’approche libérale des problèmes de la santé. En fait, son exposé a consisté à expliquer pourquoi, selon lui, la santé est un domaine où le libéralisme ne peut pas s’appliquer. Ce qui a profondément déstabilisé son audience qui s’attendait à écouter un Hayékien plutôt qu’un énarque néo-classique, strict disciple de l’équilibre général !

Ce qui était le plus intéressant était sa démarche qui, sans qu’il s’en aperçoive, en dit long sur le cadre conceptuel qui inspire nos dirigeants.

Son point de départ venait direct de Davos. C’est la découverte que la Chine est en train de devenir un concurrent sérieux, non seulement dans les biens bas de gamme, mais également pour la haute technologie. Il y a une véritable panique qui est en train de se déclencher devant l’intensité des investissements réalisés par les chinois  (mais aussi les indiens) dans le domaine notamment des hautes technologies médicales d’avenir. Si les Chinois investissent massivement dans les domaines de la RetD et de la haute technologie, avec les salaires qui sont les leurs, que va-t-il donc rester aux européenns ? Les américains pourront s’en sortir car leur leadership dans les techniques avancées leur permet de rester des « price makers » dans un certain nombre de secteurs. Mais ce ne sera pas le cas des européens qui vont se retrouver concurrencés sur tous les secteurs et toutes les gammes de prix (« price takers »).

Conclusion : le problème du poids des charges fiscales et des dépenses sociales va vite devenir beaucoup plus aigu qu’on l’a jamais imaginé jusqu’alors. Pour rester concurrentiel et sauver le plus d’emplois possible il va falloir mener une politique draconienne de réduction des charges fiscales et sociales. Et donc chercher à réaliser les économies budgétaires les plus importantes possibles. L’avenir du niveau de vie des européens passe inévitablement par une politique budgétaire de type « ultra libérale » (comme diraient nos adversaires).

Jusque là il n’y a pas trop à redire. Sauf qu’il s’agit d’une justification classique de l’austérité budgétaire qui invoque d’abord et avant tout « la pression de la concurrence », et non l’effet « incitateur » de la fiscalité en termes de croissance, puis de création d’emplois futurs. C’est une analyse d’économiste énarque qui pense d’abord avant tout « macro » et non « micro-économie ».

Mais ce qui est plus intéressant concerne les conclusions qu’il en tire. Pour faire des économies budgétaires d’une ampleur à la mesure du défi posé, il faut rechercher quelles sont les actions qui, en termes de rendements (c’est à dire d’économies budgétaires réalisées), seront les plus efficaces. Quelles sont les mesure qui, par exemple, dans le domaine de la santé – son domaine – sont susceptible de donner accès aux gisements d’économies les plus importants ? Quelles sont les priorités thérapeutiques qu’il faut imposer ? Dans quels domaines l’investissement médical a-t-il toutes chances d’être le plus rentable ?

A votre avis ? Ne cherchez pas. Il y a peu de chances pour que vous trouviez. Les trois réponses que donnent les économistes de la santé sont les suivantes :

  1. l’interdiction du tabac (renommée « lutte contre le tabagisme »)

    2. la répression routière (« la lutte contre les accidents de la route »)

    3. la démonisation des Mac Do et des fast-food (pour lutter contre l’obésité, assimilée à une « ‘épidémie »).

Autrement dit, nous dit-on, ce n’est pas tellement l’équipement médical du pays ou l’amélioriation des modes de gestion des hôpitaux qui comptent, savoir dans quelles pathologies médicales il faut en priorité investir, etc. Tout ce qu’on pourra réaliser dans ces domaines représente en fin de compte, en termes d’économies budgétaires réalisables, fort peu de choses par rapport à ce que peuvent rapporter l’intensification de la chasse aux fumeurs (faire baisser le nombre des cancers), la chasse aux chauffards (réduire le nombre des accidentés), et enfin la mise en place d’une politique intensive d’éducation sur les questions de nutrition et d’encadrement réglementaire des industries alimentaires (en raison des coûts économiques et humains exhorbitants que va rapidement représenter la prise en charge du nombre croissant des diabétiques).

Résultat : le libéral s’est transformé en ardent défenseur et promoteur d’une politique intensive de « contrôle social » comme seule réponse possible aux défis de la globalisation contemporaine ! Il faut le faire… en attendant d’arriver à la conclusion finale logique qui serait d’admettre l’eugénisme social, géré par des fonctionnaires, comme réponse ultime à une problématique de nature économique. Après cela, on s’étonnera de voir l’opinion publique dénoncer l’inhumanité des libéraux ! Je serai d’accord avec eux…

Ce qui m’effraie dans ce schéma est qu’il nous rend beaucoup plus lisible ce à quoi nous assistons actuellement, concrètement, dans le développement de l’action législative. Il n’y a qu’à évoquer la litanie des titres et manchettes des journaux depuis plusieurs années : la démagogie anti-tabac des médias de tous types; la surenchère législative entre majorité et opposition sur ces sujets; la férocité de la répression routière, qui est en train de surprendre beaucoup de français habitués au hiatus habituel entre les intentions et les mises en pratique; le succès des thémes écologiques et du développement durable auprès de nos hommes politiques – le premier d’entre eux étant le Président de la République, qui y voie en prime l’avantage d’une touche supplémentaire d’anti-américanisme, avec toutes les subventions à la clé dont bénéficient les association écolos de tous types. Sans oublier toute la propagande apparue récemment autour du thème de la « bonne bouffe » – propagande qui est certes utile lorsqu’elle informe les français sur certains aspects du contrôle de la qualité des aliments (comme cela fut récemment le cas dans le cadre d’une grande émission de télévision matinale), mais qui tourne souvent à l’entreprise de culpabilisation des individus et des familles. L’un des thèmes qui va sans doute se développer au cours des mois à venir est celui de l’inégalité devant la nourriture : la qualité des aliments proposés par la distribution moderne étant liée à leur prix, il en résulte que les pauvres sont aussi ceux que notre société contraint à se nourrir le plus mal. A quand le prix unique pour les supermarchés ?

Personnellement, ce qui m’intéresse est d’identifier ce qu’il y a de faux dans ce raisonnement apparemment sans faille et qui, effectivement, conduit inéluctablement à des conceptions d’organisation et de régulation sociale résolument anti-libérales (tout est fondé sur deux dogmes : d’une part, l’impératif de l’égalité dans la santé – la nécessité d’un système de santé fortement redistributif:; d’autre part, le refus d’admettre qu’une grande part des dépenses remboursées ne relèvent pas de l’assurance), de manière à développer ce que serait une véritable approche libérale de la santé, et montrer que c’est possible.

Mais, plus généralement, il m’a semblé que ce type de présentation nous offre une bonne grille de lecture pour comprendre le type de glissement qui est actuellement en train de se produire au sein d’une société comme la société française, ( ou même européenne) à un rythme qui m’apparait de plus en plus accéléré. Et les perspectives qui en découlent m’effraient, car c’est vraiment de l’Orwell pur qui se profile à l’horizon.

http://lepage.turgot.org/a152-_Controle_social_notre_avenir_.html

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