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Regarder l’existence du mal en face Par Guy Millière

L’un des drames essentiels de l’ère contemporaine est l’existence au sein des sociétés occidentales d’un refus de regarder en face l’existence du mal.

Malgré le goulag et ses horreurs, l’idée que l’Union Soviétique est née d’un élan idéaliste qui a mal tourné reste très présente, et des adeptes du communisme sont encore considérés comme des gens fréquentables.

Même si le nazisme est, à très juste titre, considéré comme une abomination, l’idée que ses adeptes ont pu être saisis par une dérive et un moment d’égarement subsiste et circule encore. Il se dit même ici ou là que la population allemande des années 1933-1945 a été « victime » du nazisme.

Ce refus conduit à considérer que le régime des mollahs, à Téhéran, aujourd’hui, est lui-même censé pouvoir retrouver sa place parmi les pays civilisés. L’arrivée à la présidence d’Hassan Rohani a ainsi été accueillie avec enthousiasme, et le fait que le véritable dirigeant du pays, Ali Khamenei, continue à énoncer des imprécations génocidaires se trouve présenté ici ou là comme relevant du simple effet de discours et du fait que l’Iran peut se sentir isolé.

Ce refus conduit aussi à considérer que les jeunes musulmans qui se rendent dans l’Etat Islamique sont sous l’emprise d’une dérive mentale aberrante qu’il serait possible de corriger : on parle en Europe désormais de programmes de « déradicalisation » destinés à reconduire les brebis égarées vers le troupeau des « bons musulmans », pacifiques, et emplis d’une religion d’ « amour et de paix ».

Ou l’attraction perpétuelle exercée par les idées simplistes et violentes

Ce refus conduit à ne pas regarder l’islam en face et à ne pas reconnaître que, si l’islam a des facettes pacifiques et des adeptes intégrés dans le mode de vie occidental, il n’en est pas moins également porteur d’incitations à la violence que l’Etat Islamique se contente de prendre au pied de la lettre.

Ce refus mène à ne pas voir les « Palestiniens de profession » que sont les dirigeants de l’Autorité Palestinienne et, a fortiori, ceux du Hamas, pour ce qu’ils sont : des gens imprégnés de haine et de ressentiment.

Ce refus est un drame, disais-je, parce que refuser de regarder en face l’existence du mal empêche de le combattre et conduit à des illusions délétères qui font des morts, parfois des millions de morts.

Le communisme n’aurait sans doute pas fait autant de ravages si, comme l’avait dit Lénine, les capitalistes et les Occidentaux n’avaient pas vendu aux Soviétiques la corde destinée à les pendre ; ce, dès les années 1920. L’Union Soviétique n’aurait pu se constituer un empire si, plutôt qu’écouter des conseillers pernicieux, Franklin Roosevelt avait écouté Winston Churchill qui, dès 1942, ne se faisait aucune illusion sur Joseph Staline.

Le nazisme aurait moins tué si des dirigeants en France, au Royaume Uni ou aux Etats Unis ne s’étaient bercés d’illusions et avaient pris au sérieux les imprécations d’Adolf Hitler : une guerre mondiale et la Shoah auraient assurément pu être évitées.

La « république » islamique d’Iran n’aurait pas vu le jour si des gens tels que Jimmy Carter et Valéry Giscard d’Estaing n’avaient pas décelé en Khomeiny un vieillard sympathique et opprimé, représentant le peuple iranien.

L’Etat Islamique n’aurait lui-même pas vu le jour si Barack Obama, les dirigeants européens et la quasi-totalité des journalistes occidentaux n’avaient pas vu dans les groupes djihadistes en Syrie de gentils « rebelles » et si, dans les années précédentes, George Walker Bush, plutôt qu’être diabolisé parce qu’il parlait de bien et de mal, avait été écouté.

Les jeunes musulmans ne se rendraient pas dans l’Etat Islamique si l’Etat Islamique n’existait pas, et si l’islam se trouvait considéré tel qu’il est ; si les incitations à la violence qu’il inclut se trouvaient dénoncées et combattues.

La « cause palestinienne » se trouverait discréditée et n’aurait pas pris l’importance qu’elle a prise si la haine et le ressentiment qui imprègnent les dirigeants de l’Autorité Palestinienne et, a fortiori, ceux du Hamas, étaient perçus comme de la haine et du ressentiment.

Edmund Burke fait partie des rares auteurs qui me donnent à penser et me servent de référence. Parce qu’il connaissait l’existence du mal, et parce qu’il savait que des hommes peuvent vouloir tuer, faire souffrir, détruire, simplement parce qu’ils se laissent aller à leurs plus bas instincts. Burke avait anticipé les bains de sangs vers lesquels la Révolution française a conduit, et il avait prévu la Terreur. Il est l’auteur d’une phrase souvent citée, mais hélas fort peu mise en œuvre : « Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe ».

Pour que les hommes de bien ne fassent rien, il suffit qu’ils oublient l’existence du mal, ou qu’ils refusent de regarder celle-ci en face.

Un grand historien britannique, Robert Conquest, a défini le vingtième siècle comme un siècle « ravagé » : précisément parce que le mal a pu y triompher souvent.

On peut souhaiter que le vingt-et-unième siècle ne soit pas à son tour un siècle ravagé.

Le communisme semble éteint. Le nazisme aussi. Le régime des mollahs, lui, est bien vivant, et plus dangereux que jamais. L’Etat Islamique assassine et exerce un attrait vénéneux qui n’est pas sans rappeler l’attrait que pouvait exercer le nazisme il y a sept ou huit décennies.

L’islam radical ne reflue pas, car l’islam tel qu’il est n’est pas regardé en face.

La « cause palestinienne » a toujours des millions d’adeptes sur les cinq continents, et des dirigeants occidentaux qui disent que l’Etat Islamique n’est pas islamique disent aussi que le Hamas n’a rien à voir en termes d’idées avec l’Etat Islamique. Ce qui est à peu près aussi intelligent que dire qu’un assassin djihadiste assoiffé de sang n’a rien à voir avec un assassin djihadiste assoiffé de sang