Finkielkraut: Le pogrom pour les Juifs: un avenir possible

VIVE RÉACTION DU PHILOSOPHE ALAIN FINKIELKRAUT

http://www.upjf.org/documents/showthread.php?threadid=6769

lundi matin 7 juin 2004, sur RTL, au micro de Jean-Michel Apathie.

Jean-Michel APHATIE :

Bonjour Alain Finkielkraut. Vendredi après-midi à Epinay-sur-Seine, un jeune homme de 17 ans, de confession juive, élève d’un institut talmudique, a été poignardé par un homme d’une trentaine d’années. La police a arrêté un suspect samedi, avant de le relâcher dimanche faute de preuve. Cette agression a suscité un émoi profond, et surtout elle repose cette question dérangeante : de tels faits antisémites sont-ils marginaux, ou bien traduisent-ils un regain significatif du sentiment antisémite dans la société française ? Quelle est votre réponse Alain Finkielkraut ?

Alain FINKIELKRAUT :

Pour ce qui est de l’agression d’Epinay, il faut attendre. L’enquête n’a pas encore déterminé ce qui s’est passé.

J.M. A :

Et puis, généralement ?

A.F. :

Mais il me semble que ce coup de poignard n’a pu surprendre que les indécis ou les hypocrites. Le pogrome pour les Juifs n’apparaît plus, aujourd’hui, comme une chose du passé, c’est un avenir possible.

J.M. A :

Possible en France, spécifiquement ?

A.F. :

En France. Pas spécifiquement.

J.M. A :

Et pourquoi en France ? Pas spécifiquement?

A.F. :

En France, cette agression d’Epinay s’inscrit dans une série de violences antijuives commises par des voyous fanatisés, et malheureusement excusées, minimisées, voire cautionnées par une partie importante de l’élite, et désormais par certaines grandes institutions républicaines. On a appris, la semaine dernière, avec la relaxe de l’humoriste Dieudonné, que l’antisémitisme était désormais un droit de l’homme, qui s’exprime au nom des Palestiniens. Et il faut savoir ce qu’est le spectacle de Dieudonné, intitulé par antiphrase « Mes excuses ». Si vous voulez, c’est le lieu d’un grand défouloir, c’est le lieu de ralliement de tous les pogromistes rentrés qui commencent à faire leur outing en se moquant des Juifs. Et de la haine hilare à la haine active, la voie est toute tracée !

J.M. A :

Pour être précis, Alain Finkielkraut, Dieudonné a été relaxé la semaine dernière par la cour d’appel pour des propos qu’il avait tenus dans [i]L’Écho des Savanes[i], il y a déjà quelques mois, où il disait que, selon lui, le charisme de Ben Laden était supérieur à celui de George Bush. Il a été relaxé parce que le tribunal a jugé que ses propos litigieux ne dépassent pas les limites admissibles du droit à la liberté d’expression. C’est important aussi le droit à la liberté d’expression.

A.F. :

Oui, mais il a été relaxé aussi pour le sketch qu’il a fait.

J.M. A :

Dans une autre décision de justice, mais la liberté d’expression….

A. F. :

Oui, la liberté d’expression, sans doute, mais jusqu’à quel point ! Si vous voulez, la liberté d’expression est l’incitation à la haine raciale, le problème c’est qu’on ne peut punir l’incitation à la haine raciale, car elle se présente elle-même comme une incitation à la haine anti-raciste. Les Juifs, aujourd’hui, on ne leur épingle pas l’étoile jaune, mais la croix gammée. Sharon nazi, sioniste nazi, on connaît la chanson ! Et Dieudonné s’est exprimé très clairement ailleurs : il « nous » a désignés comme des négriers, reconvertis dans la banque et dans le spectacle. Une armée de soudards sadiques en Israël. Des négriers reconvertis dans la banque et dans le spectacle en France! Qu’est-ce qu’il vous faut !
Et puis, il n’y a pas eu que cela ! Il y a eu une autre décision, aussi grave, sinon davantage: celle du tribunal administratif de Paris ordonnant la réintégration de deux élèves qui avaient été exclus, suite à des injures et à des violences antisémites extrêmement graves ! Donc, ce n’est pas simplement un droit de l’homme s’exprimant au nom des Palestiniens, aujourd’hui! L’antisémitisme, c’est un droit de l’enfant beur !
Et pour couronner le tout, j’ai sous les yeux un rapport de la Ligue des Droits de l’Homme, qui a préparé cette décision, parce que ce rapport présente les deux élèves exclus comme les victimes réelles d’une violence institutionnelle, et parle, à propos de ce qui est arrivé à cet enfant juif qui est allé trois fois aux Urgences… de « cruautés de cour de récréation ». C’était pas si grave, il était le souffre-douleur de toute la classe, pas seulement de ces deux élèves, et ces deux élèves, comment peut-on les accuser d’antisémitisme puisque « antisémitisme », ils ne savent même pas ce que ça veut dire ! Donc on peut traiter d’autres gens de « sales Juifs », sans connaître le sens du mot antisémitisme, et à ce moment-là, tout va très bien… C’est très grave parce que les Juifs français sont en train de perdre la confiance qu’ils avaient en leur pays !

J.M. A. :

La communauté juive française avait regretté la passivité des pouvoirs politiques. On note, depuis plusieurs mois maintenant, une extrême réactivité des pouvoirs politiques. Par exemple, vendredi soir, Jacques Chirac a condamné l’agression d’Epinay-sur-Seine avec la plus grande fermeté. Dominique de Villepin s’est rendu sur les lieux. Jean-Pierre Raffarin a visité hier le jeune Juif blessé. En revanche, ce matin, c’est de la justice dont vous doutez, Alain Finkielkraut?

A. F. :

Oui. J’en doute, pour un certain nombre d’autres raisons qui ne sont pas simplement des raisons juives. Mais je ne doute pas seulement de la justice. La ligue des Droits de l’Homme, souvenez-vous, elle a été fondée en juin 1898, au moment de l’affaire Dreyfus. Si vous voulez, c’est une création du dreyfusisme face à la ligue de la patrie française. Eh bien, qu’est-ce qu’on peut dire aujourd’hui ? Le Dreyfusisme a vaincu le fascisme, et malheureusement, le progressisme a vaincu le dreyfusisme, et non content de cette victoire, il s’habille, en plus, des oripeaux de sa victime. Si vous voulez, je suis obligé de prononcer l’acte de décès du dreyfusisme en France ! Et c’est un événement considérable ! Ce qui ne veut pas dire qu’il ne reste pas de dreyfusards. Mais ils sont comme les Juifs : isolés, malheureux et de plus en plus orphelins de leur propre pays !

J.M. A :

Mais l’antisémitisme a changé de nature!

A.F. : Oui.

J.M. A :

Il est plus aujourd’hui nourri, par exemple des problèmes des Palestiniens, qu’il ne l’était il y a un siècle. [1]

A.F. :

Bien sûr. Et ce qui caractérise la France, c’est une extrême vigilance à l’égard d’un antisémitisme agonisant, et une extrême complaisance d’une partie de l’élite à l’égard de l’antisémitisme islamo-progressiste. Voilà le pays dans lequel nous vivons ! Et même un proviseur très bien intentionné, s’exprimant sur la réalité de la montée de la violence scolaire, a dit : oui, ce sont surtout des violences antisémites et racistes, et c’est une conséquence du conflit israélo-palestinien. Mais il faut mesurer la portée de ces propos. Si c’est une conséquence, ce n’est pas une saloperie ! Et le conflit israélo-palestinien, ça veut dire quoi pour beaucoup de gens ? Allez dans les kiosques ! Ça veut dire un conflit nourri par Sharon l’incendiaire ! Autrement dit, les Juifs, aujourd’hui, il leur est recommandé très fermement, et de moins en moins courtoisement, quand ils sont victimes d’attentats antisémites, d’adresser leurs réclamations à Tsahal. Et j’ai même entendu un de vos confrères, célèbre, interrogeant une porte-parole de l’armée israélienne, lui demander si elle ne se sentait pas un peu responsable des attentats du 11 septembre ! [2] Les Juifs responsables de l’antisémitisme, les Américains responsables du 11 septembre. C’est dans ce climat-là qu’on vit en France !

J.M. A :

Une question moins grave, peut-être, pour terminer. Le premier mariage homosexuel a été célébré samedi, à Bègles, par Noël Mamère. Le philosophe que vous êtes, Alain Finkielkraut, en dit quoi ? En quinze secondes.

A.F. :

En quinze secondes je ne peux rien dire. C’est une question assez grave. Le problème c’est que, dès qu’on s’exprime avec quelques réticences, on est traité « d’homophobe ». Je ne suis pas, personnellement, favorable au mariage des homosexuels. Mais j’espère avoir d’autres occasions de m’exprimer sur ce sujet.

J.M. A :

Alain Fikielkrault, un philosophe qui sait être bref, était l’invité d’RTL, ce matin. Bonne journée.

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[Texte aimablement transmis par Simon Pilczer.]

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Notes de la Rédaction d’upjf.org :

[1] On remarquera la stupidité de cette remarque: en 1904, il n’y avait ni Palestiniens, ni Israéliens; la déclaration Balfour prônant la création d’un Foyer Juif en Palestine, ne sera adoptée qu’en 1917.

[2] Il s’agit de Thierry Thuillier, de France2.